Loop Industries, entreprise de recyclage de plastique de Terrebonne dans la tourmente depuis la publication d’un rapport accusateur d’un investisseur militant, doit ses procédés « révolutionnaires » à un chimiste poursuivi par ses anciens employeurs parce qu’il aurait « inventé » une technique « sans valeur » connue depuis un siècle.

Tristan Péloquin Tristan Péloquin
La Presse

Jean-François Codère Jean-François Codère
La Presse

En 2014, le DHatem Essaddam, qui est actuellement un des « principaux chercheurs » de l’équipe de recherche et développement de Loop Industries, a vendu pour une somme pouvant aller jusqu’à 1,3 million de dollars un procédé de « dépolymérisation du polyéthylène téréphtalate à température ambiante » au PDG de l’entreprise, Daniel Solomita.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

L’acquisition de cette technologie de recyclage de plastique a mené à la formation de Loop, entreprise cotée à la Bourse américaine NASDAQ dont la valeur boursière atteignait près de 500 millions US au début du mois.

L’acquisition de cette technologie de recyclage de plastique a mené à la formation de Loop, entreprise cotée à la Bourse américaine NASDAQ dont la valeur boursière atteignait près de 500 millions US au début du mois. L’attrait et l’efficacité du procédé ont toutefois été remis en question à la mi-octobre par Hindenburg Research, firme d’un investisseur militant qui a misé sur une chute du titre. Le titre de Loop, qui affirme compter depuis 2017 sur une nouvelle itération de sa technologie originale, a perdu près de la moitié de sa valeur dans la foulée du rapport de Hindenburg. Hindenburg soutient que les recherches de Loop, faites en laboratoire par M. Essaddam et ses deux fils, Adel et Fares, ne sont pas reproductibles par les autres scientifiques de l’entreprise.

Ce n’est pas la première fois qu’un procédé dont M. Essaddam se dit l’inventeur est remis en question, a découvert La Presse. M. Essaddam fait face à une poursuite en Cour supérieure du Québec intentée par les anciens propriétaires de la firme Ventix, Alain Neveu et Denis Margot, qui contient des allégations rappelant celles faites par Hindenburg.

« Procédé inutile » et malhonnêteté

Ventix, petite entreprise de Mont-Royal, a fait faillite en 2017. Ses deux anciens patrons affirment avoir échoué à breveter un procédé « développé » par M. Essaddam, car il était basé en grande partie sur une technique connue depuis plus de 100 ans.

Lors d’un bref entretien avec La Presse, M. Essaddam a rejeté toute responsabilité dans l’échec commercial de Ventix : « C’est très simple : le gouvernement a donné 25 000 $ [à Ventix] pour faire la validation [des recherches] au CEPROQC [Centre d’étude des procédés chimiques du Québec], et il y a le document du CEPROQC qui atteste que c’est valide et qui a été mis dans le brevet », s’est-il défendu.

Ventix avait embauché le professeur Essaddam en 2011 en lui donnant le mandat de développer un procédé d’extraction de la cellulose à température ambiante à partir de résidus de bois. Les affaires de Ventix ont mal tourné, et M. Essaddam a été mis à pied en 2014, alors que l’entreprise était en difficultés financières. M. Essaddam a poursuivi l’entreprise pour congédiement abusif, lui réclamant 54 000 $ en dommages pour avoir résilié son contrat « de façon unilatérale et sans motif sérieux ».

Dans une autre poursuite intentée à titre personnel par MM. Neveu et Margot en mars 2020, les anciens propriétaires de Ventix allèguent que le professeur Essaddam a développé un « procédé inutile, sans valeur industrielle ni commerciale » qui ne leur permettait pas de « tirer des revenus profitables de sa prétendue invention ».

Ils affirment que M. Essaddam a en fait tenté de modifier un procédé connu et breveté depuis 1914, en y intégrant une solution ionisée qui n’apportait aucune valeur ajoutée à la cellulose extraite des résidus de bois.

« Il n’a rien livré de ce pour quoi il avait été engagé et a, au contraire, démontré toute l’étendue de sa malhonnêteté en orientant toutes ses recherches vers une impasse technique et économique en déviant un procédé vieux de plus de 100 ans en y rajoutant un ingrédient sans intérêt », écrivent MM. Neveu et Margot.

La demande de brevet de Ventix a notamment été rejetée en 2016 par l’Office européen des brevets, qui a statué que le procédé développé à partir des idées de M. Essaddam n’était ni « nouveau » ni d’une « inventivité significative ».

« Il n’est en effet pas concevable qu’un expert en chimie des polymères ait pu “inventer” un procédé très largement inspiré d’un procédé connu des professionnels de la cellulose […] sans qu’il connaisse lui-même ce procédé et sans qu’il avertisse les demandeurs de l’existence de ce procédé public », plaident MM. Neveu et Margot dans leur requête. Ils demandent entre autres à la cour de reconnaître « le caractère inutile du procédé du professeur Essaddam », et 75 000 $ chacun en dommages pour acharnement et abus en lien avec les démarches de M. Essaddam pour obtenir des redevances.

« Du niveau de la mythomanie »

Chantal de Montigny, titulaire d’un doctorat en science de l’environnement qui a été embauchée en 2012 par Ventix pour valider les travaux de recherche de M. Essaddam, affirme que ses prétentions scientifiques « sont du niveau de la mythomanie ». Elle remet aussi en question sa méthode : « Il n’y avait pas de protocole écrit, souligne-t-elle. Normalement, en science, on écrit ce qu’on fait, on fait qu’on écrit, on regarde les résultats qu’on a eus, puis on continue à travailler. Mais là, c’est pas comme ça que ça se passait. »

Interrogés séparément, deux anciens chimistes de Loop qui ont quitté l’entreprise il y a plus de trois ans, mais qui ont demandé à ne pas être identifiés parce qu’ils sont sous le coup d’une entente de confidentialité, ont aussi déploré les mauvaises techniques de travail de M. Essaddam. Selon eux, le matériel était mal identifié, ce qui pouvait être dangereux, et M. Essaddam ne parvenait pas à reproduire ses résultats.

Il se présentait toujours comme un génie qui était capable de faire des trucs incroyables, mais il n’y avait jamais rien pour prouver ses dires.

Chantal de Montigny, titulaire d’un doctorat en science de l’environnement

Mme de Montigny soutient qu’il n’y avait « jamais de possibilité de savoir ce qui avait été testé, parce que c’était soi-disant secret ».

« Je pensais que les dirigeants de Ventix savaient ce qu’on faisait, mais visiblement, vers la fin, même eux ne savaient plus trop ce qui se passait. »

Les aléas de la recherche

Joint par La Presse, le professeur Essaddam a d’abord affirmé que la poursuite l’opposant à MM. Neveu et Margot est « tombée à l’eau » et qu’ils « n’ont plus de recours ». « Si leurs allégations étaient correctes, leur affaire ne serait pas fermée », a-t-il soutenu. Or, la cause est toujours bien inscrite au rôle de la Cour supérieure, indique le plumitif.

Dans un autre entretien téléphonique, c’est le fils d’Hatem Essaddam, Adel, scientifique en chef chez Loop, qui a répondu aux questions de La Presse au nom de son père. Il n’a pas voulu commenter les affirmations contenues dans la poursuite et les propos de Mme de Montigny pour ne pas interférer dans le processus judiciaire en cours.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Les bureaux de Loop, à Terrebonne

« Quand on fait de la recherche et de l’innovation, on va toujours faire des projets, certains qui fonctionnent, d’autres qui ne fonctionnent pas, et on a différentes étapes de procédés pour passer d’une échelle de laboratoire à une échelle commerciale », s’est-il contenté de commenter, soulignant que La Presse a pu visiter l’usine de Terrebonne pour constater les progrès.

La poursuite de MM. Neveu et Margot allègue par ailleurs qu’Hatem Essaddam s’est servi « à l’insu de Ventix » des contacts, des locaux, d’« une partie de ses recherches » et « de son temps de travail payé par Ventix pour établir la relation avec Loop Industries ».

L’action de Loop s’enfonce

Le rapport annuel de Loop de 2017 indique que M. Essaddam a reçu 500 000 $ du 1,3 million qui lui a été promis lors de l’achat de son procédé par le PDG Daniel Solomita. Le versement du reste de la somme est conditionnel à ce que certaines étapes de fabrication en usine soient terminées avec succès.

« Nous n’avons pas encore démontré la capacité de manufacturer à un niveau commercial les produits » découlant de la propriété intellectuelle acquise d’Hatem Essaddam, précise le rapport annuel de 2020 publié sur le site de la Securities and Exchange Commission (SEC) des États-Unis.

Ce document indique qu’en date du 29 février 2020, Loop n’avait aucun revenu malgré des ententes de partenariat avec cinq entreprises majeures, et avait accumulé des pertes de 14,5 millions depuis sa création en 2010.

Le rapport de Hindenburg Research, publié le 13 octobre, a eu un effet catastrophique sur l’action de Loop à la Bourse du NASDAQ. Le titre, qui se négociait à 13,49 $ US à son sommet au début d’octobre, a fondu de plus de 50 %, pour atteindre 6,19 $ US, faisant passer la capitalisation de l’entreprise de 450 millions US à 260 millions. Loop a nié dans un bref communiqué les allégations de Hindenburg puis, dans les jours ayant suivi la publication du rapport, a signifié son intention de publier une réponse détaillée. Elle ne l’a pas encore fait.