Loop Industries, une entreprise de Terrebonne active dans le recyclage du plastique à qui Québec a accordé un prêt allant jusqu’à 4,6 millions de dollars l’automne dernier, est dans la tourmente. Un investisseur militant a publié à son sujet un rapport dévastateur qui a entraîné le dépôt de plusieurs actions collectives et fait chuter son titre en Bourse.

Jean-François Codère Jean-François Codère
La Presse

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

Peu connue au Québec, Loop est inscrite à la Bourse électronique américaine NASDAQ, où sa valeur dépassait les 480 millions US au début de la semaine. C’était avant que Hindenburg Research, une firme qui a fait parler d’elle au cours des derniers mois pour son militantisme auprès du concepteur de véhicules électriques Nikola Motor, ne publie mardi un rapport accusateur sur Loop. Hindenburg y dénonce entre autres ce qu’elle estime être le manque d’expérience des dirigeants et des chercheurs, des partenariats « vides de sens » avec des multinationales et une technologie qui ne produit pas de résultats.

Comme pour de nombreux autres investisseurs militants auparavant, la démarche de Hindenburg n’est pas désintéressée. L’entreprise affirme avoir vendu des actions de Loop à découvert, ce qui la place en position de profiter de la dégringolade qu’elle a provoquée.

Dans un communiqué publié en fin de journée mardi, Loop a nié les allégations du rapport Hindenburg.

Ces allégations sont soit sans fondement, incorrectes ou basées sur la première itération de notre technologie, connue sous le nom de “Gen 1”, qui était utilisée entre 2014 et 2017.

Extrait d’un communiqué de Loop Industries

Jointe au téléphone, la porte-parole de l’entreprise, Stephanie Corrente, n’a pas voulu fournir plus d’informations. Il n’a pas été possible de parler à quelqu’un aux installations de la rue Fernand-Poitras, à Terrebonne, où travailleraient une soixantaine d’employés, selon Mme Corrente. La Presse a tenté de joindre le fondateur et PDG Daniel Solomita par téléphone et à son domicile de Lorraine, sans succès.

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Le titre recule de 35 %

Au moins une demi-douzaine d’actions collectives, dont une au palais de justice de Saint-Jérôme et plusieurs aux États-Unis, ont aussi été déposées contre Loop au cours des dernières heures. Son action, qui s’échangeait à environ 11,50 $ US sur le NASDAQ avant la parution du rapport de Hindenburg, a perdu 35 % de sa valeur en deux jours pour terminer la journée à 7,55 $ US, mercredi soir. La valeur boursière de l’entreprise, qui n’a jamais déclaré aucun revenu jusqu’à présent, a ainsi fondu d’environ 165 millions US.

Selon nos informations, l’entreprise n’a jusqu’ici perçu qu’environ la moitié du prêt promis par le gouvernement du Québec, qui lui avait toutefois déjà accordé une subvention de 100 000 $ auparavant.

Recyclage de plastique

Fondée en 2014, Loop affirme avoir développé et breveté un procédé permettant de recycler un plastique transparent décrit comme étant le plus utilisé sur la planète, particulièrement pour des emballages alimentaires, communément appelé « PET » en anglais (polytéréphtalate d’éthylène en français). Plus précisément, elle affirme être en mesure d’extraire du PET deux composantes parfaitement pures qui peuvent ensuite être réutilisées pour fabriquer d’autres emballages.

Selon Hindenburg, Loop « clame qu’elle a découvert comment transformer de vulgaires déchets en or pur, un exploit que des entreprises chimiques multimilliardaires comme DuPont, Dow Chemical et 3M ont été incapables de réaliser à grande échelle malgré des années d’efforts ».

En s’appuyant sur le témoignage d’anciens employés – dont l’identité reste confidentielle –, la firme émet de sérieuses réserves sur la crédibilité des affirmations de Loop sur sa technologie.

« Quand je suis entrée en poste, ils parlaient déjà de hauts rendements avec des hauts degrés de pureté pour les deux composants », a raconté à La Presse une personne qui a déjà été employée de Loop et a collaboré au rapport de Hindenburg, mais qui ne veut pas être identifiée parce qu’elle est sous le coup d’une entente de confidentialité.

« Mais un des deux n’avait même pas été purifié et l’autre avait une pureté variable selon les lots que l’on faisait. Ça a sonné une cloche dès le départ et c’est devenu de pire en pire par la suite. »

L’entreprise a depuis modifié son processus, qu’elle désigne maintenant sous le vocable de « Gen 2 ». Plusieurs allégations du rapport de Hindenburg font spécifiquement mention de la technologie « Gen 2 ».

Des critiques sur le personnel

Le rapport critique d’entrée de jeu le curriculum vitæ du président et chef de la direction de Loop, Daniel Solomita, qui ne dispose d’aucune formation en chimie, étant plutôt diplômé en finance et en informatique.

Avant de fonder Loop, il était impliqué dans une autre entreprise cotée en Bourse et active dans le recyclage de plastiques, Dragon Polymers. Celle-ci a fini par complètement radier ses activités de recyclage de son bilan, ne leur attribuant plus aucune valeur.

Deux semaines plus tard […], Solomita incorporait Loop Holdings. C’est comme si Loop était née d’un concept d’affaires que l’ancienne entreprise de Solomita avait dévalué à 0 $.

Extrait du rapport de Hindenburg

En s’appuyant sur des documents judiciaires issus d’une poursuite en Californie, Hindenburg relève aussi que l’entreprise a fait appel, dans le cadre de ses premiers efforts de financement, à deux individus ayant déjà été condamnés par la Securities and Exchange Commission (SEC) américaine pour des délits liés aux valeurs mobilières.

Quant aux deux frères identifiés comme étant les principaux responsables de la technologie, ils sont tous deux dans la vingtaine et n’ont aucune expérience préalable à leur emploi chez Loop, reproche Hindenburg.

Partenariats « vides »

Au fil des années, Loop a annoncé de nombreux partenariats avec de très grands noms du monde des affaires : Coca-Cola, PepsiCo, L’Oréal et Danone, notamment. Or, ces partenariats sont effectivement « vides », estime la firme, après être entrée en contact avec ces entreprises.

La Presse a tenté de joindre ces quatre multinationales mercredi. Seule L’Oréal Canada a répondu, indiquant qu’elle n’avait aucun partenariat avec Loop. « Il semble qu’ils [Loop] aient une entente avec L’Oréal International et malheureusement, je n’ai pas de détails », a indiqué la porte-parole de L’Oréal Canada, Virginie Hotte-Dupuis, dans un courriel à La Presse.

Hindenburg affirme avoir parlé avec l’ancien chef de la croissance de Loop, Nelson Switzer, selon qui ce genre de multinationales font des paris « sur toutes sortes de choses » et peuvent ensuite prendre un an ou deux après l’annonce du partenariat pour mener à terme les vérifications diligentes.

Aucun des partenaires contactés par Hindenburg a affirmé avoir reçu du plastique recyclé de Loop.

En 2017, l’entreprise avait pris contact avec le maire de Montréal-Est, Robert Coutu, dans le but d’y construire éventuellement une usine. Le projet n’a jamais vu le jour.

« J’ai parlé avec Daniel Solomita, a raconté M. Coutu à La Presse. Je l’ai rencontré, ils ont fait une démonstration et une visite des lieux. Ils s’en venaient en octobre 2018 à Montréal-Est. J’avais vérifié avec notre greffier, MSergerie, pour le zonage à l’époque et c’était OK. Ils créaient une cinquantaine d’emplois. C’était une entreprise avec une clientèle de niveau international. Ils étaient en pourparlers avec des clients, dont Pepsi, Evian et autres. Je n’ai jamais plus entendu parler d’eux autres depuis ce temps-là. »

Fait à noter, trois initiés de l’entreprise ont profité de la baisse du titre au cours des deux derniers jours pour en acquérir. Ils ont dépensé un total de 202 715 $ US.

Qui est Hindenburg Research ?

PHOTO RICHARD DREW, ASSOCIATED PRESS

Les firmes comme Hindenburg sont nombreuses à publier des rapports virulents pour tenter de profiter de la chute boursière que les allégations pourraient provoquer.

Hindenburg Research est une firme new-yorkaise derrière la rédaction de plusieurs virulents rapports à propos d’entreprises inscrites à la Bourse.

Fondée il y a trois ans par l’investisseur militant Nate Anderson, Hindenburg a notamment publié le mois dernier le rapport qualifiant l’entreprise Nikola de « fraude complexe appuyée sur des mensonges ». Le titre du constructeur de camions électriques et à hydrogène est passé dans la foulée de 90 $ US à moins de 20 $ US.

Hindenburg a déjà ciblé le producteur de pot ontarien Aphria. La firme a publié plusieurs rapports sur Aphria en 2018, soulevant notamment des « drapeaux rouges » entourant la gestion de l’entreprise. De fait, Aphria a connu plusieurs difficultés qui ont plombé le titre depuis.

Hindenburg parie contre les titres ciblés, c’est-à-dire qu’elle les a vendus à découvert. En clair, Hindenburg encaissera de bons profits si l’action chute, mais pourrait perdre beaucoup d’argent si l’action monte.

Dans une entrevue accordée à l’hebdomadaire américain Barron’s le mois dernier, Nate Anderson précise que Hindenburg ne publie pas que des rapports négatifs sur des entreprises, mais que la firme acquiert également des blocs d’actions d’entreprises jugées intéressantes. Hindenburg ne publicise pas les titres dans lesquels elle investit, car ils sont plutôt « communs », indique-t-il. Avant de fonder Hindenburg, Nate Anderson a notamment travaillé près de quatre ans chez FactSet Research, un fournisseur américain de données financières.

Hindenburg dit essayer de débusquer de potentiels « désastres dans le marché pour y braquer les réflecteurs avant qu’ils ne fassent davantage d’innocentes victimes ».

Les firmes comme Hindenburg sont nombreuses à publier des rapports virulents pour tenter de profiter de la chute boursière que les allégations pourraient provoquer. Parfois, ça fonctionne bien. Parfois, ça fonctionne moins bien. D’autres entreprises québécoises ont été ciblées dans les dernières années. Le cas le plus célèbre est celui de l’entreprise lavalloise Valeant (devenue Bausch Health), qui avait fait l’objet il y a cinq ans d’un rapport dévastateur préparé par Citron Research, prélude à la débandade de l’entreprise. L’année précédente, Spruce Point Capital avait visé la société de technologie médicale TSO3, affirmant que les investisseurs sous-estimaient le risque qu’un important partenariat de commercialisation prenne fin. C’est ce qui est arrivé quelques mois plus tard, marquant le début de la fin de TSO3.

En 2018, Spruce Point a cette fois ciblé Dollarama, mais avec moins de succès : le titre avait été momentanément atteint, mais avait repris le terrain perdu.

Le PDG de Loop perd 100 millions US en deux jours

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Daniel Solomita

Fondateur et grand patron de Loop Industries, Daniel Solomita en est aussi le principal actionnaire. Il détient près de 47 % des actions de Loop et contrôle près de 80 % des votes. La tempête qui frappe Loop lui a fait perdre 100 millions US cette semaine. Le bloc de 18,8 millions d’actions qu’il contrôle vaut néanmoins 142 millions US au cours boursier actuel. L’homme de 45 ans a étudié en administration au Collège Dawson au milieu des années 1990 avant de s’inscrire à l’Université Concordia, selon des documents déposés auprès de la Securities and Exchange Commission. Il a par la suite travaillé pour la firme montréalaise CGI durant une dizaine d’années. Son profil LinkedIn souligne qu’il est inscrit depuis quatre ans à un programme de gestion au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Depuis 2012, Daniel Solomita est propriétaire d’une entreprise à numéro faisant des affaires sous le nom de SMH Recycling dans le commerce du plastique en Asie et en Allemagne, est-il précisé dans un document déposé auprès des autorités par Loop.

– Avec Isabelle Dubé, André Dubuc et Nathaëlle Morissette, La Presse