(New York) La très secrète société d’analyse de données Palantir, accusée de participer à la surveillance de masse et critiquée pour ses liens étroits avec les forces de l’ordre, a fait une entrée remarquée mercredi à la Bourse de New York où elle vaut plus de 20 milliards de dollars.  

Juliette MICHEL
Agence France-Presse

Palantir, qui tire son nom d’une pierre légendaire dans l’épopée fantastique « Le Seigneur des anneaux », a commencé à être échangé vers 13 h 40 à 10 dollars, soit bien au-dessus du prix indicatif de 7,25 dollars donné mardi soir par le New York Stock Exchange (NYSE).

Après un léger sursaut, le titre échangé sous le symbole « PLTR » a finalement terminé à 9,50 dollars.

Fondée en 2003 avec de l’argent de la CIA, Palantir a commencé par créer des logiciels pour les opérations antiterroristes des services américains de renseignement. L’entreprise aurait par exemple aidé l’armée américaine à localiser Oussama ben Laden.

Elle a ensuite étendu ses services aux entreprises et collabore maintenant aussi bien avec l’avionneur Airbus, le pétrolier BP qu’avec la banque Credit Suisse. Elle a servi au total 125 clients au premier semestre.

PHOTO TIRÉE DE WIKIMEDIA COMMONS

La pierre Palantir, telle que vue dans la série de films The Lord of the Rings, réalisée par Peter Jackson

Palantir a choisi d’entrer en Bourse via une cotation directe : elle ne récupère pas d’argent frais, mais les actionnaires déjà présents à son capital — les fondateurs, les employés et les investisseurs historiques — peuvent vendre leurs participations sur le marché.

Pandémie oblige, l’arrivée du groupe sur le parquet du NYSE, au sud de Manhattan, n’a pas été marquée par une grande célébration, mais sa bannière a été déployée sur la façade du bâtiment et son nom a été en avant lors de la sonnerie marquant la clôture de la séance.  

Palantir est jusqu’à présent restée très discrète sur ses activités, l’entreprise ne dévoilant ni la façon dont elle traite les données ni ses algorithmes.  

Cette discrétion volontaire attire les critiques.

Sa plate-forme est notamment utilisée dans la pratique controversée de « gestion prédictive de l’ordre public », censée aider les autorités à prendre des décisions de déploiement, à détecter des fraudes à l’assurance médicale ou à lutter contre la pandémie de coronavirus.

Palantir participe aussi largement à l’essor de l’usage des algorithmes en matière de sécurité publique, que certains accusent d’amplifier les discriminations.  

Aucun complexe

Dix-sept ans après sa création, la société ne gagne pas encore d’argent : elle a perdu 580 millions l’an dernier pour un chiffre d’affaires de 743 millions.

Mais l’avenir semble rose dans la mesure où les organisations publiques comme privées vont avoir de plus en plus besoin d’outils pour gérer et analyser leurs données, assure Palantir. Le groupe prévoit une croissance de son chiffre d’affaires de 41 % à 43 % pour cette année.  

L’entreprise a atteint un « seuil important » et « nous pensons qu’entrer en Bourse va nous aider, auprès de nos clients, et à grandir », a commenté son directeur général et co-fondateur Alex Karp dans une interview sur CNBC. Il était aussi temps selon lui que les personnes accompagnant la société depuis ses débuts puissent en retirer de l’argent.

La compagnie sera-t-elle rentable en 2022 ou 2023 ? Il n’a pas souhaité répondre.

Son plus gros actionnaire est Peter Thiel, une figure controversée du secteur technologie qui fut un des premiers investisseurs dans Facebook et a apporté son soutien à Donald Trump en 2016.

Certains critiques affirment que la technologie de Palantir — qui analyse des données aussi diverses que les dossiers financiers, les publications sur les réseaux sociaux ou la navigation sur l’internet — permet une surveillance de masse sans précédent.

L’association de protection des droits de la personne Amnistie internationale a encore récemment publié un rapport dénonçant le rôle de l’entreprise dans la traque des migrants irréguliers aux États-Unis.

La société n’a publiquement aucun complexe à travailler avec les forces de l’ordre ; elle se défend régulièrement en soulignant qu’elle ne collecte pas et ne possède pas de données, mais opère sur les bases existantes de ses clients.  

« Si on travaille avec les forces spéciales et l’Armée aux États-Unis, ces clients doivent savoir qu’on ne va pas les laisser seuls sur le champ de bataille parce qu’une entreprise de la Silicon Valley a décidé qu’elle n’aimait pas les militaires », a encore justifié mercredi M. Karp.  

La gouvernance de Palantir est aussi pointée du doigt.  

La façon dont les droits de vote ont été distribués par exemple est assez « déroutante », remarque mercredi Richard Windsor, un analyste spécialisé dans les nouvelles technologies, auteur du blogue Radio Free Mobile.

Elle « favorise très largement ses fondateurs », estime-t-il, au détriment des investisseurs « qui prennent le risque de payer le prix économique de mauvaises décisions sur lesquelles ils n’ont rien à dire ».