Le câblodistributeur Altice USA et la société canadienne de télécommunications Rogers proposent plus de 10 milliards pour acheter la société québécoise Cogeco, contrôlée par la famille Audet. Comment cette entreprise née d’une station de télé dans les années 50 est-elle devenue un tel géant, quoique souvent négligé ?

Isabelle Dubé Isabelle Dubé
La Presse

En 1990, le câblodistributeur Cablenet, contrôlé par la famille Torchinsky d’Edmonton, est à vendre. Tous les grands acteurs canadiens de l’époque, dont Maclean-Hunter et Rogers, veulent mettre la main sur les 200 000 abonnés situés en Ontario, en Saskatchewan, en Alberta et en Colombie-Britannique. Contre toute attente, c’est une petite entreprise québécoise qui remporte la mise, au coût de 254 millions : Cogeco.

« Ç’a été un coup de tonnerre, confie Louis Audet dans une entrevue exclusive accordée à La Presse. Il fallait presque être fou pour participer à cet effort-là. On était donnés perdant et on a réussi. On était très contents. On doublait notre base d’abonnés. »

Cet évènement illustre bien l’histoire de Cogeco.

« On a toujours été l’underdog (le négligé) », note Louis Audet, président exécutif du conseil de Cogeco et de sa filiale Cogeco Communications.

On était toujours présumés perdants au départ. C’est dur sur le moral, mais en même temps, c’est un avantage parce que tout le monde nous sous-estime, et vous en avez des exemples par les temps qui courent.

Louis Audet

M. Audet n’a pas souhaité commenter la proposition d’achat d’Altice USA et de Rogers, que l’entreprise a rejetée sans équivoque. Mais cette proposition démontre toute la valeur qu’a prise la société créée à peu près en même temps que la télévision, dans les années 50.

La passion de la télé

Car le grand rêve d’Henri Audet, père de Louis, c’était la télévision. Elle n’existe pas en 1945, quand Henri est engagé comme ingénieur par la Société Radio-Canada, après avoir obtenu des diplômes de l’École polytechnique de Montréal et du Massachusetts Institute of Technology (MIT).

Cependant, dès la décennie suivante, le Montréalais participe chez Radio-Canada à l’implantation de stations de télé affiliées dans plusieurs villes du pays. Voyant que Trois-Rivières est encore libre, il saute sur l’occasion et démarre en 1957 sa propre station, CKTM-TV.

PHOTO JEAN GOUPIL, ARCHIVES LA PRESSE

Henri Audet, en 1988

« Mon père a vendu sa maison de Notre-Dame-de-Grâce, il a déménagé sa famille, s’est mis en appartement, raconte Louis Audet. Tout l’argent allait pour ça [la station]. »

La famille Audet détiendra plus tard deux stations à Trois-Rivières et deux à Sherbrooke, pour Radio-Canada et TQS. Mais le rêve ultime, c’est d’avoir un grand réseau francophone.

Justement, au début des années 80, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) cherche un propriétaire pour une nouvelle station francophone. En dépit d’immenses efforts, la famille Audet voit la licence pour TQS attribuée en 1985 à une autre famille, les Pouliot, propriétaires de CFCF et de CF Cable TV. Cogeco doit patienter jusqu’en 2002 pour devenir actionnaire majoritaire à 60 % de TQS, mais il est trop tard.

Ils ont pris possession de TQS dans une situation très difficile. Et TQS n’a jamais vraiment réussi à devenir une station importante avec un auditoire important.

Richard J. Paradis, professeur en politiques des communications à l’Université de Montréal

Au moment où le rêve d’Henri Audet tire à sa fin et que Cogeco doit envisager de quitter pour de bon la télévision, son fils le consulte.

« J’avoue que, moi, j’étais déçu, raconte Louis Audet. Mon père était à sa retraite et déjà un peu plus vieux. Je me souviens de m’être assis avec lui et de lui avoir dit : “Henri, là, on va être obligés de laisser aller les stations de télévision.” Et, à ma grande surprise, il m’a regardé et il m’a dit avec calme et sérénité : “Bien, ça se peut qu’on soit rendus là.” »

Cogeco se résout à placer TQS à l’abri de ses créanciers, et le réseau est finalement repris par Remstar en 2008.

« Basé sur les actifs que nous détenions, c’était impossible d’occuper une place plus grande, poursuit Louis Audet, et on a bien fait de se concentrer dans la câblodistribution. »

La vision de la câblodistribution

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Louis Audet, président exécutif du conseil de Cogeco et de sa filiale Cogeco Communications

À partir de 1968, le CRTC décide de n’attribuer des licences de câblodistribution qu’à des groupes canadiens. Or, l’entreprise La Belle Vision, qui dessert Trois-Rivières et Shawinigan, appartient à des Américains. Cogeco l’achète en 1972 et entame ainsi sa grande aventure dans ce qui est aujourd’hui sa principale activité.

« La canadianisation des ondes a été l’opportunité, explique Michel Arpin, qui a occupé divers postes au sein du CRTC. Cogeco a vu le potentiel, a vu que c’était une industrie en croissance. »

« Il y avait un dicton à l’époque, se rappelle le professeur Richard J. Paradis. Quand on avait une licence du CRTC, on avait une licence pour imprimer de l’argent. Et c’est un peu ça qui est arrivé avec l’évolution des communications, ce qui a fait que de petites entreprises en sont devenues d’immenses. »

En 1987, Cogeco Câble triple sa base de clients en achetant plusieurs entreprises régionales, dont Câblestrie et Télé-Câble BSL. Ensuite survient le grand tournant en 1990 avec Cablenet et la pénétration dans le Canada anglais. De 1996 à 2001, Cogeco fait l’acquisition de 44 réseaux de câblodistribution en Ontario et au Québec.

La belle aventure tourne court au Portugal, en 2006, avec l’achat de Cabovisao, deuxième câblodistributeur en importance au pays. « Ç’a été l’enfer, mais un enfer absolument imprévisible », lance sans détour Louis Audet, qui avait cru au dynamisme du marché.

La filiale a toutefois vite souffert des graves problèmes économiques du pays. Cogeco a aussi constaté que l’État portugais, par son appui aux entreprises nationales, lui mettait des bâtons dans les roues.

En dépit du fait que le pays soit membre de l’Union européenne, il est devenu clair qu’on venait de mettre les pieds dans une république de bananes.

Louis Audet

Moins de six ans après avoir déboursé 660 millions, Cogeco revend Cabovisao à peine 60 millions à Altice Europe.

La patience

Au cours de l’entrevue, Louis Audet parle à plusieurs reprises de la patience qui contribue à développer de grandes entreprises pérennes. « Des fois, il s’écoule de grandes périodes sans qu’il ne se passe rien. La tentation, c’est de se disperser dans d’autres choses. Il faut être assez patient pour attendre le bon moment. »

L’homme d’affaires parle en connaissance de cause. Alors qu’il déclarait dans les médias en 1989 que la prochaine étape était l’expansion aux États-Unis, le bon moment ne s’est présenté qu’en 2012 lors de l’achat d’Atlantic Broadband, présent en Pennsylvanie, en Floride, au Maryland, au Delaware et en Caroline du Sud. Cette expansion longtemps espérée se poursuivra, en 2017, avec la plus importante acquisition de l’histoire de l’entreprise : l’achat de MetroCast pour 1,4 milliard US.

« Les analystes financiers se questionnaient sur la pertinence des investissements aux États-Unis en disant que Cogeco n’avait pas eu sa leçon au Portugal, relève Michel Arpin. Mais aux États-Unis, elle a réussi de grands coups. »

« Lors de la tentative de prise de contrôle des derniers jours, sur les dix milliards, il y en a cinq d’attachés à la valeur américaine », renchérit Yvan Allaire, président du conseil d’administration de l’Institut sur la gouvernance des organisations privées et publiques. « Il fallait qu’il trouve la bonne cible, et ce n’est pas facile, les États-Unis. C’est un marché où beaucoup d’entreprises canadiennes se sont cassé la gueule. C’est dans ce sens-là qu’une réussite aux États-Unis est d’autant plus remarquable. »

La vitesse supérieure

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C’est grâce au Régime d’épargne-actions que Cogeco peut acheter en 1986 sa première station de radio à Laval, aujourd’hui Rythme FM. Cogeco possède 23 stations de radio, depuis l’acquisition de 10 stations de RNC média en 2018.

Louis Audet a suivi les traces de son père en décrochant un diplôme d’ingénieur de l’École polytechnique de Montréal, puis une maîtrise en administration des affaires de la Harvard Business School. Arrivé dans l’entreprise familiale en 1981, il est témoin d’un changement marquant dans l’évolution de Cogeco. L’entrée en vigueur du Régime d’épargne-actions (REA) est une véritable rampe de lancement. « Une chance inouïe », affirme-t-il aujourd’hui, les nouveaux projets étant alors bloqués par le difficile accès au capital.

Le REA permettait aux entrepreneurs de financer leur croissance par les appels publics à l’épargne et aux Québécois de déduire de leur impôt l’achat d’actions.

« Quand le REA est arrivé, on a dit : “C’est fini de se traîner à genoux pour chercher du financement. On va devenir une société publique et on va faire ce qu’on veut faire.” »

C’est grâce au REA que Cogeco peut acheter en 1986 sa première station de radio à Laval, aujourd’hui Rythme FM. Cogeco possède 23 stations de radio, depuis l’acquisition de 10 stations de RNC média en 2018.

Voyez-vous comment il faut être patient ? Ça a pris 25 ans pour constituer ce réseau de stations de radio.

Louis Audet

À partir de l’entrée en Bourse de Cogeco en 1985, les acquisitions et les offres d’achat se bousculent. « Ça correspond au moment où les familles désiraient vendre, précise-t-il. Parce que nous, on a toujours seulement acheté des choses que les gens veulent vendre. »

Malgré les nombreuses transactions, l’entreprise reste dans l’ombre d’autres acteurs, que ce soit en câblodistribution ou dans les médias, et sa marque est moins reconnue que d’autres. Le député libéral Pierre Arcand, qui a été propriétaire de stations de radio et a travaillé dans le secteur pendant des décennies, décrit Cogeco comme une entreprise diversifiée dans plusieurs domaines, mais « numéro un dans rien. Ils étaient toujours un bon deuxième », illustre-t-il lors d’un entretien téléphonique.

Complicité familiale

Le père et le fils Audet sont néanmoins déterminés et prennent plaisir à faire progresser l’entreprise. Ensemble. « Il y a eu une grande complicité, évoque Louis Audet. Quand mon père a décidé de prendre sa retraite, on était rendus à un point où on avait à peine besoin de se parler. Ç’a été unique dans ma vie. On se regardait, on disait il y a tel problème, on disait oui, on s’en occupe. On n’avait pas besoin de se faire de grands dessins. »

« Oui, c’est vrai, on a eu beaucoup de plaisir, ajoute-t-il. Mais c’est clair qu’on a fait des choses dont on aurait pu se dispenser. Qui ont été une déception. »

Louis Audet cite l’achat malheureux de 39 hebdos régionaux dans les années 80. Ou l’incursion récente dans l’hébergement de données avec Cogeco Peer 1, revendue en 2019 à cause de la forte concurrence des géants Amazon, Google et Microsoft.

La question des avenues de croissance de Cogeco se posera forcément dans les prochaines semaines, à la suite des avances rejetées du tandem Altice USA et Rogers. Mais même si la famille contrôle la majorité des droits de vote de l’entreprise, ce n’est plus un Audet qui pilote la croissance et qui exposera le plan de match.

La relève

En 2018, quand Louis Audet a cédé sa place de président et chef de la direction à Philippe Jetté, un ingénieur de formation qui assumait des postes dans la haute direction depuis 2011, tout le monde lui a parlé de la relève familiale. Or, l’homme d’affaires insiste : une entreprise comme Cogeco peut rester indépendante même si elle n’est pas dirigée par la famille.

Cogeco a cependant une carte dans sa manche : la fille de Louis, Émilie, 30 ans, diplômée de l’Université McGill en gestion internationale et titulaire d’une maîtrise de l’Université Queen’s en commerce international. Elle s’est jointe à l’entreprise le 14 septembre, en pleine tempête causée par la proposition d’achat.

Elle ne jouira pas de faveur particulière. Comme moi, elle commence en bas de l’échelle et si elle montre des talents, elle va s’élever dans l’organisation.

Louis Audet

« Par contre, il y a une chose à laquelle elle n’échappera pas, note-t-il. Un jour, elle va détenir des actions. Qu’elle soit ou non le chef de la compagnie, elle va devoir s’assurer que Cogeco reste fidèle à ses valeurs. »

Louis Audet place le respect en haut de la liste des valeurs de Cogeco et l’unité familiale au cœur de la philosophie et des objectifs de l’entreprise. Les patrimoines familiaux éclatent quand certains membres perdent de vue ces objectifs, dit-il.

« J’ai eu le grand bonheur que mes deux sœurs et mes deux frères aient confiance en moi, qu’ils m’appuient. Plus particulièrement au cours des derniers jours, leur appui s’est démontré de façon tangible et éclatante. J’ai eu cette chance-là, la compagnie a cette chance-là », confie l’homme d’affaires, qui a dirigé l’entreprise familiale pendant 25 ans.

« Quand nous, on prend une décision, on ne se demande pas si ça va être bon dans deux ans. On se dit : est-ce que la génération suivante va nous maudire ou nous bénir ? »