(Montréal) Depuis quatre décennies, Alimentation Couche-Tard a été un consolidateur ayant avalé de nombreux rivaux afin d’alimenter sa croissance, mais dans un peu plus d’un an, la multinationale perdra un outil lui offrant la certitude que les rôles ne seraient pas inversés — les actions à vote multiple détenues par ses fondateurs.

Julien Arsenault
La Presse Canadienne

Cette structure d’actionnariat a donné les coudées franches à l’exploitant québécois de dépanneurs et de stations-service pour refuser toute tentative d’approche ou une offre sollicitée, comme vient de le faire famille Audet (Gestion Audem) en repoussant la proposition d’Altice USA et Rogers pour Cogeco et sa principale filiale Cogeco Communications.

Elle tire toutefois à sa fin, puisqu’en vertu d’une clause crépusculaire signée en 1995, les titres à 10 votes par action doivent disparaître une fois que tous les fondateurs de Couche-Tard auront atteint l’âge de 65 ans. Le plus jeune des quatre, Jacques d’Amours, fêtera son 65e anniversaire en décembre 2021.

« Nous aurions aimé les conserver », a avoué mercredi le président exécutif du conseil de Couche-Tard, Alain Bouchard, qui fait partie des cofondateurs, dans le cadre d’une visioconférence avec La Presse Canadienne en marge de l’assemblée annuelle des actionnaires qui se déroulait en format virtuel.

« Non, ce n’est pas dans nos projets (d’essayer) », a-t-il ajouté.

Les quatre fondateurs contrôlent 67,11 % des droits de vote de l’entreprise établie à Laval — dont la valeur boursière oscille aux alentours de 49 milliards — même s’ils ne détiennent que 22,49 % des actions en circulation.

Un échec

Couche-Tard avait tenté d’abolir cette clause crépusculaire en 2015, mais sa proposition avait été retirée à la dernière minute dans le cadre de son rendez-vous annuel en raison de l’opposition persistante de certains investisseurs institutionnels de l’extérieur du Québec, ce qui empêchait de récolter les appuis nécessaires.

Si rien n’a bougé depuis, M. Bouchard préfère toutefois voir le verre à moitié plein. À son avis, la valeur boursière de Couche-Tard lui offre désormais une protection adéquate.

« On se voyait un peu plus vulnérables il y a quelques années, a affirmé M. Bouchard. Maintenant, ça serait plus difficile pour un acquéreur de venir nous visiter. Ça ne m’empêche pas de dormir, mais qu’est-ce que vous voulez ? Nos actionnaires n’ont pas accepté nos propositions il y a quelques années. »

Même s’il estime que Couche-Tard n’a rien à craindre, le professeur de stratégie à HEC Montréal Louis Hébert a toutefois rappelé que le « risque zéro » n’existait pas, ce qui explique l’utilité de la double structure d’actionnariat.

Une chute du cours du titre de l’entreprise pourrait la rendre plus vulnérable, mais pour cela, il faudrait que la performance cesse d’être au rendez-vous.

« La meilleure protection, c’est un cours de l’action élevé, a lancé M. Hébert. C’est une très bonne protection. Cela veut dire que tout acquéreur doit payer le plein prix en plus d’une prime. Ce n’est pas une protection parfaite. Est-ce une assurance à 100 % ? Non. »

En forme

Dans son message aux actionnaires, M. Bouchard a estimé que la crise sanitaire provoquée par la pandémie de COVID-19 constituait l’un des « plus importants défis » auxquels a dû faire face Couche-Tard. Cela ne semble toutefois pas empêcher l’entreprise de continuer à tirer son épingle du jeu.

En dépit d’un repli de 31,4 % de ses revenus, qui ont été de 9,7 milliards US, ses profits nets ont bondi de 44 % au premier trimestre clos le 19 juillet pour atteindre 777,1 millions US, ou 70 cents US par action.

Couche-Tard a peut-être vu lui glisser entre les doigts l’enseigne américaine Speedway, qui possède un réseau de quelque 3900 dépanneurs et stations-service, mais la multinationale estime que le prix de 21 milliards US payé par le conglomérat japonais Seven & i Holdings, propriétaire de la chaîne américaine 7-Eleven, était beaucoup trop élevé.

« Nous croyons que (Speedway) cadrait bien dans notre stratégie de consolider le marché nord-américain, a souligné le président et chef de la direction de Couche-Tard, Brian Hannasch. Le gagnant (des enchères) a proposé quelque chose de bien différent de ce que nous avons offert. »

La multinationale, qui souhaite doubler sa taille d’ici la fin de 2023, est présente aux États-Unis, au Canada ainsi qu’en Europe. Son réseau compte plus de 14 000 points de vente, incluant ceux exploités sous licence.

Malgré la pandémie, les discussions entourant de potentielles acquisitions ont repris, a souligné M. Hannasch.