(Montréal) L’offre non sollicitée présentée par Rogers et Altice USA pour Cogeco et sa principale filiale est interprétée bien différemment : si la société québécoise y voit entre autres une tentative d’écarter un rival potentiel dans le sans-fil, le géant torontois pointe l’ampleur des investissements dans le réseau 5G.

Julien Arsenault
La Presse Canadienne

À tour de rôle, mardi, le chef de la direction de Rogers, Joe Natale, ainsi que le directeur financier de Cogeco et Cogeco Communications, Patrice Ouimet, ont eu l’occasion de livrer quelques éléments de réflexion sur le sujet, dans le cadre d’une conférence sur les médias et les télécommunications organisée par la Banque de Montréal.

M. Ouimet a notamment estimé que le moment choisi pour dévoiler la proposition de 10,3 milliards, le 2 septembre dernier, constituait un « élément à noter », alors que la société québécoise de télécommunications envisage une percée dans la téléphonie sans-fil, un secteur où le géant canadien occupe une place prépondérante.

« Évidemment, pour Rogers, écarter Cogeco de l’équation fait probablement partie de l’équation », a-t-il lancé.

Cogeco Communications attend toujours une décision du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes sur les services sans fil mobiles. En plus d’avoir acheté des licences de spectre, Cogeco souhaite déployer un modèle « hybride » où elle investirait dans des infrastructures dans certaines régions et louerait l’accès au réseau des principaux joueurs — Bell, Rogers et Telus.

Gestion Audem, la société de la famille Audet, qui contrôle Cogeco et sa filiale grâce à ses actions à droit de vote multiple et dont l’appui est essentiel, a rapidement rejeté la proposition de Rogers et Altice USA, le 2 septembre dernier. Quelques jours plus tard, le président exécutif de la société et représentant de la famille, Louis Audet, a donné un autre tour de vis en signalant que le refus était « définitif ».

« Nous comprenons qu’Altice et Rogers veulent générer de la croissance pour leurs actionnaires, mais procéder avec une offre hostile à l’endroit d’une compagnie contrôlée par une famille était quelque chose de surprenant pour nous », a dit M. Ouimet.

Altice USA a dans sa mire Atlantic Broadband, la division américaine de Cogeco, dans laquelle la Caisse de dépôt et placement du Québec détient une participation de 21 %. L’entreprise américaine aurait par la suite cédé à Rogers, pour environ 4,9 milliards, les activités canadiennes de la société québécoise.

On offrait 800 millions à la famille Audet en échange de ses actions à droit de vote multiple.

Interrogé sur l’offre, le grand patron de Rogers a expliqué qu’elle survenait au moment où l’entreprise doit prendre d’importantes décisions pour le déploiement de son réseau 5G.

M. Natale a affirmé que des investissements de plusieurs milliards de dollars seraient nécessaires au cours de la prochaine décennie.

« Nous nous posons une question fondamentale : est-ce que nos plans incluent Cogeco ou pas ? a-t-il expliqué. C’est certainement une question à laquelle nous avons réfléchi au fil des années. »

Un rapport produit par BMO Marchés des capitaux plus tôt ce mois-ci que La Presse Canadienne a pu consulter signalait que le déploiement des réseaux 5G constituait un « marathon » qui ne faisait que commencer pour les fournisseurs canadiens. Le document d’environ 30 pages suggère que des joueurs nationaux comme Rogers, BCE et Telus étaient « beaucoup mieux positionnés » que des fournisseurs régionaux comme Québecor, Shaw et potentiellement Cogeco.

« Dans ce contexte et compte tenu des interrogations en matière de réglementation, il semble prématuré de commencer à sélectionner les gagnants et les perdants », est-il toutefois précisé.

Chacun leur tour, MM. Ouimet et Natale ont été prudents dans leurs commentaires, évitant de dire s’il y avait eu d’autres échanges entre les parties.

Au sud de la frontière, le chef de la direction d’Altice USA, Dexter Goei, a réitéré, dans le cadre d’une conférence organisée par Goldman Sachs, que ce dossier était un « marathon » et non un « sprint » et qu’il espérait être en mesure de négocier avec les conseils d’administration de Cogeco et sa principale filiale.