Le PDG de Garda dit être en mesure de transformer G4S

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

L’entreprise montréalaise de services de sécurité GardaWorld se montre prête à débourser au moins 5 milliards de dollars canadiens pour acquérir la britannique G4S, numéro un mondial du secteur, qu’elle a dans sa ligne de mire depuis longtemps.

« G4S a besoin d’un propriétaire, et non pas d’un gestionnaire », souligne le fondateur, chef du conseil et PDG de GardaWorld, Stéphan Crétier, dans un communiqué.

« GardaWorld possède 25 années d’expérience dans le secteur et nous savons comment améliorer et transformer cette entreprise. Nous allons redresser G4S. »

Stéphan Crétier précise qu’une combinaison de Garda et de G4S est un élément « important » de la stratégie visant à créer un « leader mondial dans l’industrie des services de sécurité ».

Le dirigeant québécois ajoute que la proposition de Garda permet aux actionnaires de G4S de récupérer instantanément une partie de la valeur perdue au fil du temps.

Nous encourageons les actionnaires à demander au conseil d’administration de G4S d’amorcer des discussions avec nous.

Stéphan Crétier

Garda a révélé publiquement ses intentions lundi matin en précisant avoir contacté à plusieurs reprises le conseil d’administration de G4S depuis le mois de juin. La direction de G4S a rapidement fait savoir qu’elle rejetait les avances de Garda.

Il s’agit d’un projet d’acquisition colossal pour Garda. G4S, dont les actions sont inscrites à la Bourse de Londres, offre des services de sécurité dans 85 pays. L’entreprise compte près de 533 000 employés et son chiffre d’affaires a atteint 13 milliards de dollars l’an passé (en hausse de 5 % sur un an).

À titre de comparaison, Garda emploie 102 000 professionnels dans une cinquantaine de pays et a généré un chiffre d’affaires de 3,5 milliards au cours de son dernier exercice financier, en hausse de 18 % sur un an.

Garda propose 190 pence pour chaque action de G4S, l’équivalent d’une prime de 30 % par rapport au cours de clôture de G4S vendredi à Londres. En réaction, l’action de G4S s’est appréciée de 25 % durant la première séance boursière de la semaine.

Il n’a pas été possible de parler à Stéphan Crétier lundi. « Comme il s’agit d’un processus réglementaire, nous ne pouvons faire d’autres commentaires sur le sujet », a fait savoir la direction par courriel.

Garda entend financer cette transaction par un mélange de dette et d’une injection de fonds d’un groupe mené par BC Partners, l’actionnaire majoritaire de l’entreprise.

Opportunistes

Garda agit de manière « hautement » opportuniste, selon le conseil d’administration de G4S. « La proposition survient à un moment de turbulence sévère sur les marchés financiers », selon le conseil d’administration. Malgré le bond enregistré lundi, le titre de G4S se négocie toujours en deçà de sa valeur prépandémie et à près de 50 % de son sommet d’il y a trois ans.

La direction de G4S précise que la performance financière depuis le déclenchement de la pandémie s’avère « particulièrement » résiliente, comme le montrent les résultats des six premiers mois de l’année publiés le 23 juillet.

Dans une lettre datée du 31 août et envoyée aux dirigeants de G4S, la direction de Garda souligne que malgré les efforts des dirigeants, la performance ne répond pas aux attentes. Il est par exemple souligné que les marges bénéficiaires de G4S sont demeurées stables depuis six ans même si de « considérables » investissements ont été réalisés pour restructurer l’entreprise.

Une entreprise qui connaît des problèmes

La lettre note également qu’il y a eu une « foule » de problèmes juridiques, réglementaires et touchant des clients qui ont entaché la réputation de l’entreprise, en plus de coûter « beaucoup » d’argent.

Par exemple, une enquête du USA Today a révélé que les filiales américaines de G4S avaient recruté au moins 300 employés au profil douteux, certains avec des condamnations, des allégations de violence et des expériences antérieures dans la police qui se sont terminées dans la disgrâce (viols, agressions, etc.).

G4S est présente au pays. Sa filiale G4S Canada a été constituée en 2009 et son existence remonte à 1966, sa date de fondation par des membres retraités de la Gendarmerie royale du Canada (GRC). À l’époque, l’entreprise était connue sous le nom de Canadian Protection Services.

Ce n’est pas la première fois que Garda s’intéresse à G4S. La direction avait confirmé au printemps l’année dernière qu’elle considérait prendre contact avec le conseil d’administration de G4S au sujet d’une potentielle offre au comptant avant de se raviser et d’annoncer qu’elle n’avait pas l’intention de présenter d’offre.

Depuis l’automne dernier, GardaWorld est détenue à 51 % par le fonds privé britannique BC Partners et à 49 % par Stéphan Crétier et des membres de l’équipe de direction.

La Caisse de dépôt et placement du Québec, de son côté, est devenue l’année dernière le principal actionnaire d’Allied Universal, plus grande entreprise américaine de services de sécurité et concurrent direct de Garda et de G4S. La Caisse y a investi au moins 1,5 milliard en 2019 pour en faire un de ses principaux placements privés, rapportait La Presse en juin.

PHOTO DANIEL LEAL-OLIVAS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La réputation de G4S a été maintes fois entachée au cours des dernières années.

Garda: une réputation peu enviable pour G4S

Jean-François Codère Jean-François Codère
La Presse

Du manque d’agents disponibles pour assurer la sécurité aux Jeux olympiques de Londres aux armes à feu qui disparaissent pour réapparaître entre les mains de criminels, en passant par la religieuse octogénaire qui a déjoué la sécurité d’une centrale nucléaire, le bilan de G4S est lourd de gaffes.

La réputation de l’entreprise ciblée par GardaWorld a été maintes fois entachée depuis quelques années. En mars dernier, le quotidien américain USA Today exposait comment la filiale américaine de l’entreprise avait égaré « des centaines » d’armes à feu au cours des dernières années.

Plus précisément, 600 armes ont été rapportées perdues ou volées depuis 2009, malgré que la licence qui permet à l’entreprise de les utiliser précise qu’elle est responsable d’assurer qu’elles soient correctement entreposées.

« À titre de comparaison, la Drug Enforcement Agency détient plus de deux fois plus d’armes que G4S, mais en égare environ cinq par année en moyenne », écrivait le quotidien.

Certaines de ces armes ont ensuite servi à commettre des meurtres ou des agressions.

Jeux de Londres et centrales nucléaires

Établie au Royaume-Uni, G4S avait été choisie pour assurer la sécurité aux Jeux de Londres, en 2012. Ce contrat s’est soldé par une comparution de l’entreprise devant le Parlement britannique. L’entreprise avait promis la disponibilité de bien davantage d’agents (10 000) qu’elle n’a finalement pu en offrir (moins de 6000), forçant l’intervention de milliers de militaires pour dépanner.

Auparavant, une enquête du quotidien britannique The Guardian avait démontré que certains des gardes recrutés par l’entreprise pour opérer les détecteurs de sécurité à rayons X pouvaient « tricher » à leur examen. Leur formation sur la machine ne durait qu’une vingtaine de minutes.

Très présente sur les sites des centrales nucléaires américaines au début des années 2000, l’entreprise y a fait l’objet de quatre enquêtes en 2006, pour diverses raisons, dont des agents somnolents.

En 2012, une religieuse de 82 ans opposée au nucléaire et deux hommes avaient réussi à s’introduire dans une centrale du Tennessee protégée par G4S, une brèche décrite comme l’une des plus importantes de l’histoire des centrales nucléaires américaines.

L’entreprise a aussi été accusée d’avoir mal documenté le processus d’évaluation psychologique d’un de ses employés, qui s’est avéré être l’auteur de la tuerie dans un bar d’Orlando, en 2016. Elle a aussi été associée à la sécurité d’établissements de détention où n’ont pas toujours été respectés les droits de la personne, en Israël et à Guantánamo.

GardaWorld n’est pas elle non plus sans tache. En mars dernier, le Tampa Bay Times avait mis en lumière les défaillances dans l’entretien de ses camions et la formation de ses conducteurs aux États-Unis, lesquelles ont mené à plusieurs accidents.

Le plus grand rival de G4S et GardaWorld aux États-Unis, Allied Universal, dont le principal actionnaire est la Caisse de dépôt et placement du Québec, a lui aussi fait face à sa part de problèmes, notamment quand certains de ses employés, gardiens d’une gare, ont sévèrement battu un homme noir qui attendait le train.