La fermeture du centre d’ingénierie de Mitsubishi à Boisbriand à peine huit mois après l’annonce de son ouverture en grande pompe marque « un retour à la case départ » difficile pour l’industrie aéronautique montréalaise et lui rappelle sa grande dépendance aux filiales de sociétés étrangères.

Jean-François Codère Jean-François Codère
La Presse

Débarqué avec faste en septembre dernier, lors d’une conférence de presse à laquelle a participé le premier ministre François Legault, le conglomérat japonais a annoncé vendredi à ses employés qu’il fermait toutes ses installations à l’extérieur de sa terre natale.

Dans une lettre envoyée à la présidente-directrice générale d’Aéro Montréal, Suzanne Benoît, la haute direction du conglomérat s’excuse pour sa décision et promet de rembourser le gouvernement du Québec, qui lui avait prêté 12 millions sans intérêt. Mais ça ne change pas la situation.

« On est de retour à la case départ », a concédé hier Mme Benoît au terme de l’assemblée générale annuelle de son organisme.

Cette case départ, c’est celle où un bassin important d’ingénieurs de haut niveau venait d’être mis à pied par Bombardier, celle-ci ayant achevé le développement de la C Series et du Global 7500, et où le Québec était menacé de perdre une partie importante de cette expertise.

« Il faut trouver une façon, il faut se faire un plan pour ne pas perdre ces gens-là, croit Mme Benoît. […] On fait quoi avec eux, on les laisse partir à Seattle ou Toulouse ? Si on perd ces talents, ça va être difficile. C’est le nerf de la guerre. »

Il n’y a pas d’employeur évident en vue et la solution pourrait passer par la création d’une coopérative ou d’une nouvelle entreprise les regroupant, réfléchit Mme Benoît.

« Bombardier avait cette expertise à l’interne, mais d’autres comme Airbus font souvent appel à des firmes externes. On pourrait créer un centre d’excellence pour desservir des clients partout dans le monde. Il faut que j’en parle aux autorités gouvernementales. Il en avait été brièvement question l’an dernier, puis Mitsubishi est arrivée. J’ai des idées de partenaires pour ça. »

De son côté, le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, ne semble pas avoir jeté l’éponge quant à la présence de Mitsubishi.

« La décision est directement liée à la crise actuelle, a-t-il indiqué par le biais de son attaché de presse. Nous sommes confiants de reprendre les discussions avec l’entreprise pour la continuité du programme SpaceJet une fois la situation revenue à la normale. »

Fragile

Le départ soudain de Mitsubishi, combiné à l’affaiblissement de Bombardier au cours des dernières années, a mis en lumière la grande dépendance de l’industrie aéronautique locale à des filiales d’entreprises étrangères comme Mecachrome, Thales, Rolls-Royce, Pratt & Whitney, Textron ou Sonaca, énumère Mme Benoît.

« On est vraiment à risque au Québec. On vient de voir ce qui se passe avec Mitsubishi, quand la maison-mère décide qu’elle rapatrie ses efforts, on ne peut pas faire grand-chose. »

Aéro Montréal tente depuis déjà quelques années d’inciter les quelque 200 PME qui composent l’écosystème local de faire dans la consolidation afin de créer des entreprises québécoises de bonne taille, disposant de la masse critique nécessaire. La crise actuelle a été perçue comme une occasion en ce sens, mais elle pourrait aussi devenir un problème, affirme Mme Benoît, et entraîner la vente des plus prometteuses à des étrangers.

« La valeur des entreprises était élevée en Amérique du Nord par rapport à l’Europe depuis quelques années. Là elle va diminuer. »

Appel au fédéral

Mme Benoît dénonce par ailleurs l’inaction continue du gouvernement fédéral en matière d’aéronautique.

« Notre plus grand enjeu, c’est comment convaincre le fédéral que l’aéronautique est un secteur stratégique. Je ne comprends pas. »

L’Institut du Québec, l’Association des industries aérospatiales canadiennes (AIAC) et le syndicat des Machinistes ont publié au cours des derniers mois des études interpellant le gouvernement fédéral sur le même sujet.

« Présentement, ils ne sont pas du tout dans la relance, déplore Mme Benoît. Les autres [États] dans le monde le sont. Si on ne fait pas quelque chose bientôt, il y a des filiales étrangères qu’on va perdre.

« Il faut qu’ils annoncent à la planète qu’ils sont derrière l’industrie aérospatiale et le transport aérien. »