Il avait fondé les Éditions Kata il y a moins d’un an. Luca Palladino voulait sensibiliser les jeunes lecteurs aux risques de catastrophes écologiques. Il allait lancer ses deux premiers titres quand la cata a frappé, justement.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Il le jure : un des ouvrages qu’il prévoyait produire à l’automne prochain allait porter sur une pandémie. Luca Palladino travaillait sur cette idée depuis décembre.

« On n’est pas devin, mais on souligne qu’il y a des crises de plus en plus importantes, et la crise du virus n’est pas isolée des autres crises qu’on vit », commente-t-il, avec le détachement d’une Cassandre.

Sa maison s’appelle Éditions Kata. « Kata pour catastrophe », précise-t-il.

Elle « fabrique des livres pour que les jeunes puissent affronter les catastrophes du monde moderne, les catastrophes écologiques, socioéconomiques, les pandémies ».

Il avait entamé ce projet au printemps 2019, alors qu’il se trouvait dans « une situation précaire en termes d’emploi ».

C’était le moment idéal pour conjuguer ses préoccupations environnementales de longue date et son expérience dans le monde de l’édition. Au milieu des années 2010, il avait travaillé pendant trois ans pour l’Association nationale des éditeurs de livres.

La quarantaine débutante – c’est son âge, pas ses conditions de confinement –, Luca Palladino a enregistré officiellement son entreprise en août 2019.

Créés par des auteurs canadiens, ses livres en couleur sont imprimés en Europe. Il devait lancer ses deux premiers titres le 6 avril dernier, à la libraire Raffin, rue Saint-Hubert, à Montréal. Le premier, Comment transformer une banane en vélo, est une « fable écologique pour les tout-petits ». La croqueuse de pierre, destiné aux 5 à 9 ans, est « une légende inuite en format bédé ».

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Comment transformer une banane en vélo, est une « fable écologique pour les tout-petits ». La croqueuse de pierre est « une légende inuite en format bédé ».

Des titres « qui sont, je le dis de façon très humble, de très grande qualité, assure-t-il. On a passé énormément de temps à les façonner, à les produire, un peu comme dans un atelier de menuiserie ».

« Tout ça pour annoncer une crise qui finalement nous a scoopés ! »

Les maux s’additionnent

À la mi-mars, en effet, le confinement généralisé lui a coupé élan et jambes. Le lancement de ses livres a été reporté à la fin de mai. Peut-être.

Puis la vague a déferlé.

L’important salon du livre de Bologne est passé à la moulinette.

Le Festival de la BD de Montréal, prévu à la fin de mai : BD comme dans abandonné, du moins dans le monde physique. Il se tiendra tout de même virtuellement.

Autre vecteur essentiel de la littérature jeunesse, le congrès d’enseignants De mots et de craie s’est effacé du tableau lui aussi.

Bref, « on se sent estomaqué, on se sent essoufflé, on frappe un mur, comme un marathonien ».

Il n’a pas accès aux programmes de soutien aux entreprises « parce que ça ne fait pas un an qu’on existe ».

Mais dans les circonstances, cette jeunesse est un atout.

On a l’avantage d’être petit, en ce moment, et d’être hyper flexible.

Luca Palladino

À défaut d’encaisser des profits, « il faut encaisser le choc », un choc qui « va être un fertilisant pour la créativité ».

Pour remplacer les voyages qui devaient lui permettre de rencontrer les éditeurs étrangers à qui il voulait vendre les droits de ses ouvrages, « on peut s’adapter, créer des contacts virtuels, des Zoom, leur parler », décrit-il. « On fait des face-à-face pour présenter nos livres. »

Bien que chacun de ses propos soit introduit par le pronom collectif « on », il est seul dans l’entreprise. Mais il est entouré d’une fine équipe d’une dizaine de précieux collaborateurs – pigistes, auteurs, illustrateurs, graphistes, correcteur, relationniste – qu’il englobe dans sa destinée et ses projets.

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Dans sa résidence, Luca Palladino est entouré des boîtes contenant les exemplaires de ses livres.

Rebondir

Son distributeur lui avait annoncé en mars la fermeture de son entrepôt, qui détenait l’ensemble de la courte production de l’éditeur.

Heureusement, peu de temps auparavant, Luca Palladino était allé chercher 750 exemplaires de ses livres, qu’il avait déposés dans le sous-sol de sa résidence montréalaise.

En s’appuyant sur ce précieux butin, il a pu ajouter en avril un volet transactionnel sur le site internet des Éditions Kata. « Ç’a a été une façon de continuer à vivre, d’annoncer un lancement non officiel en ligne, et d’avoir un peu de revenus en attendant que les librairies rouvrent. »

Les librairies indépendantes lui offrent quelque 200 points de vente. « On ne peut pas remplacer ça. »

L’horizon s’éclaircit, heureusement. Son distributeur vient de reprendre ses activités, et les librairies en région sont maintenant ouvertes. « On pourra avoir nos livres en librairie pour la première fois », se réjouit-il.

Le hiatus lui a fait mal, mais pas suffisamment pour mettre en péril son entreprise, qui de toute manière ne devait pas faire de profits avant longtemps.

« On investit constamment, chaque mois, parce qu’on croit au projet, malgré la crise, et on sait où ça s’en va, exprime l’entrepreneur. On sait où on peut aboutir, financièrement. On ne le fait pas principalement pour l’argent, mais on comprend qu’on doit avoir un modèle financier qui fonctionne, et on y croit. »

Pas question de fermer les livres.