Bâtir un répertoire des commerces québécois pour encourager l’achat local, comme Le Panier Bleu, est « très louable », mais fait fi des leçons des 20 dernières années en matière de commerce électronique.

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

C’est du moins l’opinion de deux experts du marketing web, qui voient dans cette initiative du gouvernement Legault une forme de « Toile du Québec 2.0 ». « C’est une bonne idée, mais un mauvais véhicule, estime Frédéric Fortin, stratège web. J’espère seulement me tromper… »

Le Panier Bleu fait table rase de ce qui a fait l’énorme succès de Google, de Facebook et d’Amazon, dit-il. Le ciblage publicitaire, les prix compétitifs et les conditions de livraison se sont montrés bien plus efficaces que le simple affichage et le classement des offres.

« Les répertoires web, c’est très 1999, ce n’est pas 2020, dit M. Fortin. À part des mentions dans les moteurs de recherche, une petite visibilité, je ne vois pas ce que ça va donner. »

44 % sur Amazon

Les consommateurs aujourd’hui ne cherchent plus les produits en consultant « l’équivalent de Pages Jaunes », mais en cliquant sur des résultats de recherches ou de publicités qui sont affichés opportunément quand ils tapent un mot-clé, rappelle David Grégoire, qui édite le site MonsieurECommerce.com.

Je suis content que le gouvernement fasse la promotion de l’achat local, j’appuie la manière dont François Legault gère la crise, mais si on veut aider les commerçants, aidons-les pour vrai. Pas en mettant sur pied un répertoire comme La Toile du Québec.

David Grégoire

Le Panier Bleu ne résoudra de toute évidence pas les problèmes qui empêchent les commerçants québécois d’obtenir leur part du commerce électronique – devant Amazon qui accapare 17 % des montants et séduit 44 % des cyberacheteurs québécois selon les dernières statistiques, estime-t-il. Surtout pas depuis quelques semaines, alors que le commerce électronique représente l’unique porte de sortie pour la plupart d’entre eux.

« Les consommateurs, avec leur carte de crédit, ils sont tous sur Amazon et eBay, dit M. Grégoire. Ils pensent que tout ce monde va se revirer de bord pour aller sur leurs Pages Jaunes… Les faire bouger sera extrêmement difficile. »

Régler l’iniquité

Même s’ils se disent plutôt en faveur de l’idée d’encourager le commerce local, les deux spécialistes estiment que les commerçants québécois doivent viser les acheteurs de l’extérieur. « Si la dame qui fait des couches lavables à Terrebonne les met en vente sur Amazon et qu’elle vend en Alberta, l’argent revient à Terrebonne, dit Frédéric Fortin. Si un Québécois les achète sur Amazon, c’est de l’achat local. Si tu veux enrichir ton pays ou ta province, c’est l’argent d’ailleurs qui doit entrer. »

Une des solutions serait d’aider les commerçants québécois à embarquer dans le commerce électronique, alors que seulement 21 % d’entre eux offrent présentement des solutions de ce type, selon le plus récent rapport du Centre facilitant la recherche et l’innovation dans les organisations (CEFRIO).

« Il y a une iniquité d’abord dans le fait que sur un site étranger, on ne paie souvent pas les taxes, note M. Grégoire. Ensuite, le prix de la livraison va être parfois six fois plus élevé pour un site québécois que pour Amazon. Il y a des limites à l’altruisme… surtout quand il y a autant de chômeurs de plus au Canada. »