Il y a deux ans et demi, Justine Alexandre s’est lancée la tête la première dans un projet qui lui tenait à cœur plus que tout : ouvrir une grande boutique de robes de mariée, de demoiselles d’honneur et de tenues de bal, à McMasterville, appelée Espace Blanc de blancs.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Site web infusé de pastels qui semble sorti d’une page de Pinterest, mannequins néo-romantiques qui n’en sont pas : tout pour plaire à une clientèle milléniale encourageante qui lui permettait de rêver grand. 

Jusqu’à ce que le virus fasse tout basculer. Son entreprise. Et aussi son moral, qui tient bon, mais est certainement aussi malmené que les marchés boursiers.

Normalement, ses ventes sont les plus importantes en janvier, février puis mars, le plus généreux.

Cette année, vous l’avez deviné, c’est la catastrophe.

Dimanche, à 16 h, la boutique va fermer en attendant que la situation se rétablisse. Elle espère.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Justine Alexandre, propriétaire d’une boutique de robes de mariée, à McMasterville, devra fermer les portes de sa boutique dimanche, en attendant que la situation se rétablisse.

« On venait d’embaucher deux filles », explique la femme d’affaires de 29 ans, qui importe des robes pour les grandes occasions d’Asie et des États-Unis surtout. 

Mais dès que les fermetures d’écoles ont été annoncées, les annulations de commande ont commencé à débouler.

Et le sommeil à fuir. 

« J’essaie de dormir, mais je jongle avec plein de choses », confie la jeune entrepreneure, qui a aussi trois enfants à la maison. Elle ne veut pas mettre tout le monde à pied. Mais parfois, elle a peur du pire.

Mercredi, c’était le découragement total. Je me demandais : “Vais-je faire une faillite personnelle à cause d’évènements qui sont totalement hors de mon contrôle ?”

Justine Alexandre

Pas parce que de mauvaises décisions ont été prises, pas parce que des risques trop grands ont été courus.

« Oui, parfois, je panique », dit-elle.

Mais elle est aussi beaucoup en mode solution, en mode penser à l’avenir. « On va faire une vente d’échantillons en ligne », dit-elle. Il y aura des rabais de 40 %.

Jean-Sébastien Delisle, lui, vend du vin. Il a une agence qui s’appelle Symbiose, installée à Québec. Son vin, il le vend surtout à des restaurants qui sont tous fermés actuellement. Les approvisionnements des régions les plus touchées, comme l’Italie et l’Espagne, surtout dans les petits produits de niche, commencent à baisser.

Lui aussi a dû mettre à pied ses 10 employés. Le geste le plus difficile depuis qu’il a fondé son entreprise, il y a 13 ans.

« Après avoir annoncé ça, je n’ai pas pu travailler du reste de la journée », dit l’entrepreneur de 45 ans. « J’avais le cœur brisé. C’était extraordinairement difficile. »

Il est allé méditer. 

« Humainement, c’est très complexe. » La nuit suivante, il n’a pas bien dormi.

Ce qui lui permet de continuer à travailler, tout seul ? « Préparer le lendemain. »

Rose-Marie Charest, ancienne présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, conseille aux entrepreneurs qui font face à de tels défis de se concentrer sur le moment présent.

« Se demander : qu’est-ce je peux faire de constructif, de protecteur ? Comment est-ce que je peux participer à l’effort collectif, pour sauver notre santé et notre économie ? »

Les plans à long terme doivent être mis de côté en faveur de l’immédiat.

Le sentiment de vertige devant l’immensité des défis doit être adouci par la conviction qu’on n’est pas seul à faire face à ce péril, mais qu’on est bien tous ensemble dans le même bateau viral.

Et on doit se rappeler qu’il y a des gens au pouvoir, dans les secteurs tant politique qu’économique, qui veulent autant que nous que la machine reparte le plus vite possible. 

« Il faut faire confiance. »

Se motiver pour faire face à l’avenir ?

Pas nécessairement une priorité, croit la psychologue. Même si on sait, sur papier, qu’il faut toujours planifier l’avenir quand on est entrepreneur. Sauf que les inconnues sont incalculables.

« Donc il faut juste faire en sorte que notre vie se passe le mieux possible. »

Tout le monde, pas juste les dirigeants d’entreprises, doit se demander : « Qu’est-ce qui va me faire du bien ? »

En tenant compte de ce qu’on est normalement.

Les solitaires ont le droit de chercher de la quiétude dans la maison surpeuplée, ceux qui ont la bougeotte ont le droit de vouloir sortir et découvrir, même sans aller loin.

Il ne faut pas renier sa nature, surtout pas. 

Mais il est important aussi, dit-elle, de se donner un cadre, là encore pour atténuer le sentiment de flottement. Les horaires permettent de trouver un ordre intérieur et de s’offrir du temps de repos sans culpabiliser.

Parce que c’est là un des défis d’une telle crise.

S’offrir du bon temps, du plaisir, quand on a trop souvent l’impression qu’on ne devrait que se consacrer à régler des problèmes.

Le cadre de travail permet de s’offrir le sentiment d’avoir fait ce qu’il fallait pour passer à autre chose. Partir en quête de beauté – opéra à la télé, films, livres, visites de musées virtuelles –, de contacts humains – par vidéo, téléphone. 

« Le confinement nous enlève notre liberté, il faut s’en donner. » 

Parce qu’il en faut pour bien réfléchir et être un bon employeur, entrepreneur, gestionnaire, peu importe. Surtout, un bon humain.