De Gaz Métropolitain à Énergir, Sophie Brochu a transformé le distributeur de gaz naturel en producteur d’énergies renouvelables actif des deux côtés de la frontière. Celui qui lui succédera, Éric Lachance, hérite d’un tremplin pour en faire une entreprise encore plus verte. Entrevue avec l’actuelle et la prochaine direction d’Énergir.

Hélène Baril
Hélène Baril La Presse

La question se pose : une entreprise peut-elle se transformer aussi radicalement dans les 10 prochaines années qu’elle l’a fait dans les 10 dernières ?

« Absolument. Il n’y a pas de limite au changement, affirme Sophie Brochu, qui occupe le poste de présidente et chef de la direction d’Énergir jusqu’au 30 décembre. C’est pour ça qu’il faut partir. »

L’annonce de son départ a causé la surprise, mais Sophie Brochu y pensait depuis trois ans. « Ça fait quand même 12 ans. Je pense que c’est la limite pour être à la tête d’une organisation. J’aurais pu continuer de diriger Énergir pendant encore quatre ou cinq ans. Mais est-ce que j’aurais été la meilleure personne pour le faire ? Non. »

Le conseil d’administration a jugé qu’Éric Lachance était la meilleure personne pour diriger Énergir. Éric Lachance, 46 ans, est un ancien de la Caisse de dépôt et placement du Québec, dont il a dirigé le portefeuille d’infrastructures en Europe.

C’est Sophie Brochu qui l’a invité, il y a trois ans, à quitter « les estrades des investisseurs pour venir jouer sur la patinoire », illustre le prochain patron.

Éric Lachance a le mandat d’aller plus loin dans la diversification entamée sous la gouverne de Sophie Brochu.

Elle va rester modeste, mais ce qu’elle a fait est remarquable. Il y a des graines qui ont été semées qui vont exploser dans le futur, notamment dans le gaz naturel renouvelable.

Éric Lachance

Au Québec, Énergir est encore et surtout un distributeur de gaz naturel traditionnel, et cette activité va rester sa principale source de profit pendant encore longtemps. Mais la distribution de gaz naturel renouvelable, qui compte actuellement pour 1 % du volume de gaz distribué, augmentera beaucoup maintenant que la filière est en place. « Dans 10 ans, on ne sera peut-être pas à 100 % renouvelable parce qu’il y a des réalités physiques auxquelles on ne peut échapper. Mais on s’en vient avec des cibles ambitieuses. »

L’expansion est aussi au menu du prochain président d’Énergir, tant au Canada qu’aux États-Unis. L’entreprise veut se développer dans le solaire, l’éolien et l’hydrogène, notamment dans la technologie power-to-gas qui permet de verdir le gaz naturel.

Dans les 10 prochaines années, Énergir pourrait changer autant qu’au cours des 10 dernières, soutient lui aussi Éric Lachance. « On n’a pas le choix, de toute façon. Le monde de l’énergie se transforme et si on ne change pas, on ne sera plus en affaires. »

Le réseau de l’avenir

Les énergies fossiles sont la cible des environnementalistes. Nombre d’entre eux prédisent leur fin prochaine, et de plus en plus d’investisseurs institutionnels se retirent du secteur.

C’est une erreur, estime Sophie Brochu. « Quand des fonds tournent le dos à une industrie plutôt que de l’aider à évoluer, c’est une grave erreur. Parce que l’industrie va le trouver ailleurs, l’argent, et elle ne changera pas. »

Énergir, de son côté, vient de recevoir un vote de confiance de la Caisse de dépôt et des autres actionnaires institutionnels de sa société mère Noverco, qui ont déboursé 1,2 milliard pour racheter la part des actions détenues par le public investisseur.

Ça veut dire qu’ils croient en notre modèle d’affaires. L’entreprise a évolué et va continuer d’évoluer.

Sophie Brochu

Le monde a encore besoin de gaz naturel, ajoute-t-elle. « Aujourd’hui, tu fermerais les valves de gaz naturel et les émissions de gaz à effet de serre augmenteraient drastiquement, et l’économie tomberait drastiquement aussi. »

Sophie Brochu note qu’on est très centrés sur Montréal et qu’on croit, à tort, que l’électrification peut tout régler.

« Le Québec a d’autres besoins énergétiques que ceux des gens qui vivent à Montréal. Sur la Côte-Nord, ils sont aux produits pétroliers et ils veulent du gaz naturel. On leur dit quoi, à eux ? »

Quelle retraite ?

Énergir a un réseau qui transporte aujourd’hui du gaz naturel, mais qui évoluera vers de l’énergie de plus en plus verte. Ses dirigeants veulent faire en sorte qu’il transporte un jour l’énergie de l’avenir. « Notre job, c’est de faire évoluer ce qu’on va distribuer, mais ce qu’on distribue aujourd’hui est absolument fondamental. »

La « job » de Sophie Brochu sera bientôt celle de son successeur. Elle promet qu’elle ne fera pas le « beau-père », tout comme son prédécesseur, Robert Tessier, n’a jamais joué à la « belle-mère » avec elle.

Sophie Brochu n’a que de bons mots pour Robert Tessier, son mentor. « Il m’a laissé une organisation prête à faire plein de trucs. » Robert Tessier est maintenant président du conseil d’administration de la Caisse de dépôt, ce qui alimente la rumeur selon laquelle la présidente d’Énergir pourrait bien succéder un jour à Michael Sabia.

La principale intéressée jure qu’elle est devant une page blanche. « Je ne m’en vais nulle part. Je crée un espace et je ne sais pas de quoi il va être rempli. »

On imagine mal Sophie Brochu à la retraite, à cultiver son potager. Elle aussi. « La retraite est un concept qui m’échappe complètement. Je vais souffler un peu et prendre du temps pour moi. Je suis plus en mode projet que boulot présentement dans ma tête. »

La présidente et chef de la direction d’Énergir, qui a 56 ans, pense à sa succession depuis trois ans. Maintenant que son départ est imminent, elle ne regrette rien, mais…

« Je n’ai pas pensé à l’après, mais là, j’ai un petit vertige. Et c’est correct. »