Même si Alain Bouchard est « contre les subventions depuis toujours », Alimentation Couche-Tard recevra 400 000 $ de la Ville de Laval. Une situation qui ne gêne « pas du tout » l’homme d’affaires.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

Le Courrier Laval a révélé lundi que Laval versera 400 000 $ à Couche-Tard au cours des cinq prochaines années à titre d’« incitatif au développement économique ». L’entreprise emploie quelque 500 personnes à son siège social lavallois.

Interrogé hier par La Presse au sujet de cette somme, Alain Bouchard a insisté sur le fait qu’il s’opposait à l’octroi de subventions. Mais que dans ce cas-ci, justement, ce n’est « pas une subvention, c’est un programme ».

Il affirme par ailleurs n’avoir rien réclamé. Ce serait plutôt le maire de la ville, lors de l’agrandissement du siège social en 2017, qui lui aurait dit que l’entreprise était admissible à « un rabais de taxes », a-t-il relaté en marge de l’assemblée annuelle des actionnaires. « J’ai dit : “Merci beaucoup, on va le prendre si c’est un programme qui existe, qui est lié à ce qu’on fait, on va le prendre.” »

« Quand il y a des programmes existants, on participe, a poursuivi M. Bouchard. Je préférerais qu’il n’y en ait pas du tout, de programmes, cela dit. »

À la Ville, la responsable des affaires publiques Anne-Marie Braconnier explique que les 400 000 $ (80 000 $ par année) ne proviennent « pas d’un programme » ni « d’un congé de taxes », mais plutôt « d’une somme discrétionnaire que les municipalités ont » en vertu de la loi.

Laval dispose annuellement de 250 000 $ qu’elle peut verser aux entreprises de son choix pour leur donner un coup de pouce. « Il n’y a pas d’autres personnes qui ont eu ce type d’incitatif économique. Pour l’instant, c’est Couche-Tard », a précisé Mme Braconnier. La chaîne de dépanneurs a donc touché le tiers des fonds disponibles pour cette année dans cette enveloppe spéciale.

« Payant pour les citoyens »

Un seul élu, Claude Larochelle, s’est opposé à ce que Couche-Tard obtienne sa part du gâteau, contestant la pertinence de soutenir financièrement une multinationale aussi riche. « Pour lui, ces fonds publics auraient été mieux investis auprès d’entreprises en démarrage ou en difficulté », écrit le Courrier Laval.

À son dernier exercice, Couche-Tard a réalisé un profit net de 1,8 milliard US sur des ventes de 59 milliards US.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Malgré tout, Alain Bouchard affirme candidement ne pas être mal à l’aise de prendre l’argent des contribuables. « C’est un programme de la Ville. J’ai pris le programme. Pourquoi est-ce que je ne l’aurais pas pris ? Vous auriez fait quoi à ma place ? »

« Si on l’a fait, c’est que c’est payant pour les citoyens de la ville de Laval, s’est défendu le maire Marc Demers, dont les propos sont rapportés par l’hebdomadaire lavallois. C’est un investissement qui va rapporter beaucoup plus. »

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Le président d'apprendra pas le français

L’unilinguisme du PDG, Brian Hannasch, a par ailleurs été dénoncé par un actionnaire. Un certain M. Gagnon a déclaré avoir « presque honte de faire partie d’une entreprise francophone où le PDG s’adresse à nous seulement en anglais ». Alain Bouchard a admis qu’il lui avait demandé de renoncer à l’apprentissage du français.

Dès que Brian Hannasch a eu terminé la lecture de ses priorités, l’actionnaire a pris le micro pour exprimer un commentaire qu’on devinait négatif. Mais Alain Bouchard lui a demandé d’attendre patiemment l’ouverture de la période des questions.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Alain Bouchard et Brian Hannasch

Au bon moment, il n’a pas manqué de revenir à la charge. « En 2014, quand Brian Hannasch a été nommé, il s’est adressé à nous uniquement en anglais. Vous m’aviez fait la réflexion qu’il fallait laisser la chance au coureur. En cinq ans, son français ne s’est pas tellement amélioré. […] J’essaie d’imaginer une entreprise ontarienne où le PDG s’adresserait aux actionnaires en français seulement. »

Alain Bouchard lui a répondu qu’il comprenait sa « frustration » et qu’il serait « bien heureux » que Brian ait le temps et le talent d’apprendre les langues facilement. Il a raconté qu’au moment de la nomination de l’Américain, il avait une « volonté ferme » que ce dernier parle français. Mais finalement, vu la réalité de l’entreprise, sa croissance rapide et les nombreux voyages qu’implique le boulot de président, il a changé d’idée.

« J’ai eu une longue discussion avec Brian et je lui ai demandé d’oublier ça. En fait, c’est moi. J’ai dit : “Écoute, je ne veux pas que tu mettes du temps là-dessus parce que tu as trop de temps à investir dans l’entreprise.” Alors pardonnez-moi si ça vous frustre, mais 95 % de nos activités sont en dehors du Québec maintenant. »

« Je n’ai pas de solution pour vous, alors ça ne changera pas, monsieur Gagnon », a conclu Alain Bouchard.

À la bourse américaine ?

Un actionnaire a par ailleurs demandé à la haute direction de Couche-Tard si ses actions pourront éventuellement être négociées sur une Bourse américaine. « Est-ce que c’est dans votre agenda ? » « Ce l’est », a répondu Alain Bouchard, précisant qu’il avait justement eu des discussions à ce sujet dans les derniers jours avec des membres de la haute direction de l’entreprise.

Selon le fondateur de la chaîne de dépanneurs, une recherche faite il y a quelques années démontrait que les entreprises canadiennes inscrites à la Bourse de New York et sur le NASDAQ qui ont les meilleures performances sont celles qui ont émis de nouvelles actions au même moment que leur inscription. « Nous n’avons pas émis d’actions depuis des années. Nous avons besoin d’une occasion pour le faire. […] Nous allons continuer d’étudier cela cette année et nous prendrons une décision », a-t-il promis.