Le front commun des trois fabricants québécois de pylônes opposés à l'approvisionnement international d'Hydro-Québec fait craindre à la société d'État l'existence de collusion entre eux, au point qu'elle s'est sentie obligée de les rappeler à l'ordre en les renvoyant à son code d'éthique.

Mis à jour le 7 août 2015
Philippe Teisceira-Lessard LA PRESSE

Dans une lettre confidentielle obtenue par La Presse, le géant de l'énergie expose son «malaise» et son «appréhension» face «à ce qui pourrait ressembler à un arrangement concerté visant à empêcher le déroulement normal de [ses] relations d'affaires».

Envoyé aux dirigeants de Locweld, Fabrimet et Prometek en mars dernier, le même message invite ceux-ci «à lire notre Code de conduite des fournisseurs d'Hydro-Québec et à [se] gouverner en conséquence».

La lettre de la société d'État faisait suite à une missive conjointement signée par les présidents des trois entreprises, dans laquelle ils exposent la capacité de production maximale et la capacité de production réellement utilisée de chacune de leurs entreprises. «Hydro-Québec peut donc être assurée que toutes les initiatives qu'elle envisage prochainement [...] pourraient être réalisées en partenariat avec les trois entreprises d'ici», écrivent ensemble les hommes d'affaires, qui luttent pour que l'entreprise publique commande ses pylônes au Québec.

«Plus fort ensemble»

Les fabricants québécois de pylônes ont été piqués au vif par les reproches d'Hydro-Québec, ont-il expliqué à La Presse.

«Inquiétez-vous pas: les trois pylôniers, nous nous livrons une vive concurrence, a fait valoir Georges Guérette, de l'entreprise Fabrimet. Nous sommes tous les trois très déçus d'avoir eu à se regrouper pour sensibiliser [l'ex-grand patron d'Hydro-Québec] Thierry Vandal et le gouvernement.»

M. Guérette a ajouté que le Conseil du patronat du Québec leur a conseillé d'agir de la sorte afin de faire valoir leurs intérêts.

Même son de cloche du côté de Locweld. «On n'aime pas entendre ça, on ne veut pas que nos clients pensent que l'on fait un effort concerté avec nos concurrents, a indiqué Michael Cyr, président de l'entreprise. On a formé un groupe comme d'autres groupes dans d'autres industries se forment parce qu'on est plus fort ensemble qu'individuellement.»

Prometek n'a pas rappelé La Presse.

Joint par La Presse, un porte-parole d'Hydro-Québec a confirmé que l'entreprise s'inquiétait de la possibilité d'être face à un cartel du pylône.

«Quand vous avez vos trois uniques fournisseurs qui écrivent ensemble au client, c'est certain que vous vous posez des questions et que vous vous inquiétez, a expliqué Serge Abergel. On n'accuse personne, mais on se questionne. On n'est jamais à l'abri de la collusion.»

«Ils se représentent comme une entreprise, mais ils en sont trois. Quel impact est-ce que ça a? Est-ce que ça va plus loin que ça?», s'est aussi demandé M. Abergel à haute voix.

Ses inquiétudes ne seront pas calmées par Ysolde Gendreau, professeure de l'Université de Montréal qui se spécialise en droit de la concurrence.

«Le fait qu'ils présentent une lettre [commune] pourrait donner l'impression que si un appel d'offres est fait un jour, il pourrait y avoir une entente entre les trois pour soumissionner», a-t-elle expliqué en entrevue téléphonique.

Selon elle, le fait que les trois fabricants de pylônes qui font partie du front commun sont les seuls de leur industrie au Québec est un facteur «aggravant».