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L'industrie funéraire se redéfinit

Hélène Baril

(Montréal) À cause du vieillissement de la population, l'industrie funéraire québécoise entre dans une période faste. Mais pour en profiter pleinement, elle devra s'adapter aux besoins d'une clientèle plus exigeante.

Quand ils ont jeté la religion et les traditions par-dessus bord, les Québécois d'il y a 50 ans n'avaient pas prévu le vide que la Révolution tranquille leur laisserait une fois devant la mort. Maintenant dans la dernière ligne droite de leur vie, les baby-boomers accusent le coup et forcent l'industrie funéraire à se réinventer pour profiter de cette manne démographique.

Quand il regarde un corbillard et un cortège de fleurs passer dans la rue, Martin Bolduc voit une espèce en voie de disparition. «C'est la réalisation d'un préarrangement pris il y a 15 ans, dit le propriétaire de Bleu Ciel, salon funéraire de l'est de Montréal.

Martin Bolduc s'est lancé dans l'industrie des services funéraires en 2008 pour faire les choses autrement. Il s'est installé dans une ancienne succursale de la Banque de Montréal, où le guichet automatique est toujours en fonction à gauche en entrant. Dans cet espace magnifique, toutes sortes d'événements peuvent être organisés pour souligner la mort d'un proche.

Bleu Ciel a organisé une cérémonie en webdiffusion pour permettre à des proches d'y assister de l'Afrique et accepté que les cendres du défunt soient versées dans un pot de grès fourni par la famille, plutôt que de lui demander d'acheter une urne.

Martin Bolduc a aussi organisé un vernissage et réuni un quatuor à cordes pour un peintre amateur qui a donné ses instructions à partir de son lit d'hôpital. «Les gens veulent vivre une expérience qui leur ressemble, constate-t-il. Réinventer le rite funéraire, c'est notre défi quotidien.»

D'un autre monde

Ceux qui, comme Martin Bolduc, veulent faire les choses autrement viennent souvent d'un autre monde que celui des services funéraires, un secteur où les entreprises se transmettent depuis toujours de père en fils.

Ce changement a été rendu possible grâce à la popularité de la crémation qui, interdite par l'Église jusqu'en 1963, est maintenant la principale méthode de disposition des corps au Québec. Qui dit crémation dit aussi moins d'embaumement, moins de cercueils et moins de corbillards. Ce sont autant de barrières à l'entrée de moins pour les nouveaux venus dans l'industrie.

Avant d'ouvrir Bleu Ciel, Martin Bolduc a travaillé dans l'assurance vie. Les actionnaires du Groupe Athos, qui ont acheté récemment les deux plus grandes entreprises funéraires québécoises, Lépine-Cloutier et Urgel-Bourgie, viennent du milieu de la finance et de l'immobilier. L'un d'eux est un homme d'affaires bien connu à Québec, Michel Cadrin, qui s'est fait connaître entre autres comme propriétaire des pharmacies Brunet et du club de hockey les Remparts de Québec.

Le Groupe Athos veut consolider une industrie dominée par des entreprises familiales dont les propriétaires vieillissent et n'ont pas de relève, explique le porte-parole du regroupement, Donald Veilleux, ancien directeur de marketing de Metro-Richelieu.

Athos veut faire ce que les grandes sociétés funéraires canadiennes et américaines ont voulu faire au Québec dans les années 90, mais qui n'a pas réussi. «On veut développer une bannière québécoise dans l'industrie funéraire», résume-t-il. Le regroupement promet aux petits propriétaires de salons funéraires des économies dans l'achat de leurs produits et services et, aussi, une vie plus normale.

«Les propriétaires de salons funéraires font tout, explique Donald Veilleux. Ils sont directeurs de funérailles, thanatologues. Ils sont pris, ils ne peuvent même pas prendre de vacances.»

Cette nouvelle tentative de consolidation de l'industrie est inévitable, selon le directeur général des coopératives funéraires du Québec, Alain Leclerc. «C'est un secteur qui va se consolider, c'est certain. C'est un des seuls à ne pas l'avoir fait, avec les coiffeuses, peut-être, dit-il. Il reste à savoir qui seront les consolidateurs.»

Celui qui prétend à ce titre, le Groupe Athos, ne fait pas l'unanimité. Martin Bolduc estime que le regroupement servira surtout à réduire la concurrence et à faire augmenter le prix des services pour les consommateurs. «Plus on est gros, plus c'est les rendements et moins c'est les clients», dit-il.

L'entrepreneur veut rester indépendant, mais il s'inquiète du fait que son banquier, la Banque Nationale, a financé l'achat de Lépine-Cloutier et d'Urgel-Bourgie par le Groupe Athos. «Quand je vais arriver avec une demande, est-ce qu'ils vont m'écouter ou m'envoyer chez Athos?»

Portées disparues: les multinationales

Une vague d'acquisitions sans précédent a déferlé sur l'industrie funéraire nord-américaine entre 1985 et 1995. Le Québec n'y a pas échappé. Alléchés par les statistiques annonçant une augmentation spectaculaire des morts, les prédateurs venus du reste du Canada et des États-Unis ont acheté tout ce qu'ils ont pu pour profiter de cette bulle démographique.

En 10 ans, ces grandes chaînes ont mis la main sur 45% du marché funéraire québécois. C'était assez pour inquiéter le gouvernement de Lucien Bouchard qui, lors du Sommet économique de 1996, a donné le feu vert à la création d'un fonds de 15 millions pour encourager la formation de coopératives funéraires et éloigner le danger de voir passer toute l'industrie à des intérêts étrangers.

Le réseau des coopératives funéraires en a profité pour multiplier les acquisitions et augmenter sa part de marché de 7 à 16%.

Finalement, la concurrence internationale s'est avérée moins féroce qu'on le craignait.

Les grandes entreprises qui se sont installées au Québec n'y ont pas trouvé l'eldorado qu'elles convoitaient, notamment parce que les baby-boomers ont déjoué les statistiques.

Cette génération est en meilleure santé et vit plus longtemps, explique Frédéric Payeur, démographe à l'Institut de la statistique du Québec, si bien que les données sur le nombre prévisible de morts ont dû être révisées à la baisse. Cette révision, conjuguée au fait qu'en optant massivement pour la crémation, les Québécois dépensent moins pour les services funéraires, a eu raison des géants de l'industrie qui se sont repliés sur leur marché principal, les États-Unis.

Les deux plus grandes entreprises, Service Corporation International (SCI) et Stewart, ont modéré leurs ardeurs et revendu plusieurs de leurs acquisitions faites à prix fort pendant cette période folle, parce que le rendement était insuffisant pour des entreprises inscrites à la Bourse qui ont des investisseurs à satisfaire.

Stewart, qui avait payé une somme estimée à 135 millions pour acheter Urgel-Bourgie et Lépine-Cloutier en 1996, a cédé les deux pour la moitié de ce prix à la Banque Scotia en 2002.

Le nouveau propriétaire de ces deux entreprises centenaires, le Groupe Athos, est réputé avoir payé 75 millions dans la transaction conclue en décembre 2012 et financée par la Banque Nationale, le Fonds FTQ et Roynat.

SCI, plus importante entreprise de services funéraires en Amérique du Nord, établie à Houston, au Texas, et Arbor Memorial, de Toronto, sont les deux seules entreprises toujours actives au Québec. Leur part de marché est estimée à 14%.

Portrait de famille

Nombre d'entreprises funéraires : 288

Nombre d'employés : 6000

Revenus annuels : 300 millions

Parts de marché

Coopératives : 16 %

Entreprises familiales : 70%

Grandes entreprises : 14%

Les principaux acteurs

Urgel Bourgie-Lépine-Cloutier (Québec)

7500 corps par année

Service Corporation International (Texas)

6500 corps par année

Magnus Poirier (Québec)

3000 corps par année

***

Deux groupes de l'extérieur

Après le mouvement de retrait qui a suivi la vague d'acquisitions des années 90, il ne reste dans le marché funéraire québécois que deux grands groupes de l'extérieur du Québec.

SCI*

Fondée en 1962

Siège social: Houston, Texas

Revenus annuels: 2,4 milliards US

Profits: 152,5 millions US

1449 salons funéraires

374 cimetières

Au Québec, SCI mène ses activités sous la bannière Réseau Dignité et sous les raisons sociales suivantes:

Centre funéraire Côte-des-Neiges

La maison Darche

Collins, Clark, MacGillivry, White

Complexe funéraire Sylvio Marceau

Salons funéraires Guay

*SCI grossira encore avec l'achat, mercredi, du no 2 du secteur aux États-Unis, Stewart Enterprises au coût de 1,4 milliard US.

Arbor Memorial

Fondée en 1947

Siège social: Toronto

Rachetée et privatisée en 2012 pour

375 millions par trois fonds d'investissement, dont Fairfax Holding

27 crématoriums

92 salons funéraires

Au Québec, Arbor Memorial possède les raisons sociales suivantes:

Complexe J. D. Garneau (Trois-Rivières)

Salon funéraire Rideau (Dollard-des-Ormeaux)

Salon funéraire Armstrong-Rideau (Saint-Laurent)

Jardins commémoratifs Lakeview (Pointe-Claire)




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