Au Québec, environ un enseignant sur cinq abandonne le métier avant d'avoir atteint sa cinquième année sur le marché du travail. Une perte énorme sur les plans financier et humain, tant pour le système d'éducation que pour les individus qui décrochent.

Publié le 23 sept. 2013
Caroline Rodgers LA PRESSE

On connaît déjà plusieurs des facteurs les poussant à quitter le métier: précarité d'emploi, classes trop nombreuses, surcharge de travail, dévalorisation de la profession, milieu de travail hautement stressant. Mais qu'en est-il des facteurs psychologiques, de ce qui se passe dans la tête des enseignants? Johanne Patry a été enseignante en sciences au secondaire pendant 23 ans et conseillère pédagogique pendant 10 ans. Elle est maintenant directrice adjointe à la pédagogie au Collège Français de Longueuil. Récemment, elle donnait une conférence lors de l'événement TEDxMontréal sur un sujet qui lui tient à coeur, le décrochage des enseignants.

«On se concentre beaucoup sur la persévérance scolaire des élèves, mais très peu sur celle des enseignants, dit-elle. Il y a non seulement les enseignants qui décrochent, mais il y a aussi ceux que j'ai baptisés les drop-in.»

Les drop-in, selon elle, sont ces enseignants qui demeurent en poste, mais font le strict minimum. Ils ont perdu la passion du métier, ne sont pas motivés et ne participent pas aux activités de formation continue offertes.

«Ils manquent d'engagement et de ce que j'appelle la «générosité professionnelle», en se limitant strictement à leur définition de tâches, dit-elle. On parle ici de cas extrêmes, mais malheureusement, ces cas extrêmes font des dommages dans le système scolaire. Les élèves en souffrent.»

Les enseignants décrocheurs et les désabusés qui restent en poste ont quelque chose en commun, selon elle: la perte de leurs illusions et de leurs idéaux.

«Quand on choisit l'enseignement, c'est parce qu'on veut améliorer le monde, faire apprendre, dit-elle. Mais une fois confronté à la dure réalité, on déchante.»

Se ressourcer

Pour Johanne Patry, le ressourcement professionnel est un facteur indissociable de la persévérance.

«Comme enseignants, il faut se ressourcer régulièrement en participant à des colloques, des ateliers de formation continue. Le fait de rencontrer des pairs, d'échanger, de découvrir ce que les autres font en classe, et de montrer ce que nous avons accompli d'intéressant, ça remet sur la bonne voie et ça permet de raviver ses idéaux.»

Dans son cas, ce ressourcement passe par Science on Stage, une rencontre d'enseignants de sciences qui partagent les projets spéciaux réalisés avec leurs élèves.

«Cette activité se démarque des autres parce que pour y participer, on doit apporter un projet que l'on a fait en classe pour le montrer. Souvent, les participants aux congrès y vont en touristes. Ils prennent de l'information et repartent sans partager. Ils prennent, mais ne donnent pas. Avec Science on Stage, qui fonctionne un peu comme les Expo-Sciences, les enseignants ont un kiosque où ils font la démonstration des projets réalisés en classe. Chacun en repart avec des idées plein la tête et beaucoup d'enthousiasme.»

La formule de Science on Stage pourrait très bien être imitée pour d'autres matières, que ce soit l'histoire, les langues ou les mathématiques. Tout le monde y gagnerait, profs comme élèves, croit-elle.

La formation continue est une bonne façon d'améliorer le sentiment d'auto-efficacité des enseignants, selon Éric Gosselin, titulaire en psychologie du travail et chercheur au LAPS2 à l'Université du Québec en Outaouais. Et le sentiment d'auto-efficacité est important, car il s'agit de l'un des facteurs contribuant le plus à la santé psychologique de ceux-ci, selon une étude qu'il a réalisée auprès de 450 enseignants. Son étude a permis de déterminer que 85% des professeurs, malgré des conditions de travail difficiles, sont en bonne santé psychologique.

«L'auto-efficacité, c'est se sentir efficace au travail et penser qu'on est bon dans ce qu'on fait. Elle peut être bonifiée, notamment par l'évaluation du rendement. Mais dans le milieu scolaire, l'évaluation du rendement est souvent taboue. Et comme on n'évalue pas les enseignants, on connaît mal leurs forces et leurs faiblesses, donc on ne cible pas toujours quelles seraient les formations les plus utiles à chacun», dit-il.

L'autre facteur aidant le plus les enseignants à maintenir leur santé psychologique est la capacité d'identifier ses émotions et de les exprimer. «Les personnes incapables d'exprimer leurs émotions ont une plus faible santé psychologique. En milieu scolaire, les profs capables d'expliquer ce qu'ils vivent aux autres sont mieux à même de composer avec les problèmes qu'ils rencontrent. On peut favoriser cela par des groupes de discussions, des pairs aidants ou du mentorat.»