(Berlin) Tout juste achevé en novembre, Nord Stream 2, gazoduc reliant la Russie à l’Allemagne risque d’être mort-né en cas d’invasion russe de l’Ukraine, après avoir été au cœur de batailles géopolitique et économique.

Publié le 28 janvier
Sophie MAKRIS Agence France-Presse

Durant plusieurs années, il a opposé les États-Unis et l’Allemagne, principal promoteur du projet, mais aussi les Européens entre eux, ainsi que la Russie et l’Ukraine.

Un surprenant revirement de Washington avait permis en 2021 un compromis germano-américain pour clore ce litige. Mais la menace russe sur l’Ukraine a rebattu les cartes et le gazoduc risque d’être mort-né en cas d’attaque, a prévenu jeudi Washington.

Doublement de capacité

Nord Stream 2 relie la Russie à l’Allemagne via un tube de 1230 kilomètres sous la mer Baltique d’une capacité de 55 milliards de m3 de gaz par an, sur le même parcours que son jumeau Nord Stream 1, opérationnel depuis 2012.

Contournant l’Ukraine, le tracé va augmenter les possibilités de livraison de gaz russe à l’Europe à un moment où la production au sein de l’UE diminue.

Pas encore exploité mais promu par le géant russe Gazprom, le projet, estimé à plus de 10 milliards d’euros, a été cofinancé par cinq groupes européens du secteur de l’énergie (OMV, Engie, Wintershall Dea, Uniper et Shell).

L’Allemagne est au sein de l’UE le principal promoteur du gazoduc, qui, selon elle, l’aidera à accomplir la transition énergétique dans laquelle elle s’est engagée. Tout en faisant de son territoire un hub gazier européen.

Opposants américains et européens

L’Ukraine craint, à terme, de perdre les revenus qu’elle tire du transit du gaz russe et d’être plus vulnérable vis-à-vis de Moscou.

Les États-Unis sont depuis le début vent debout contre un aménagement qui affaiblirait économiquement et stratégiquement l’Ukraine, augmenterait la dépendance de l’UE au gaz russe et dissuaderait les Européens d’acheter le gaz de schiste que les Américains espèrent leur vendre.

Les Européens sont divisés. La Pologne ou les pays Baltes s’inquiètent de voir l’UE plier devant les ambitions russes.

Même en Allemagne, Nord Stream ne fait pas l’unanimité : les Verts s’y sont longtemps opposés, avant de mettre de l’eau dans leur vin depuis leur entrée au gouvernement.

Un long processus de certification

L’administration de l’ancien président américain Donald Trump avait porté de sérieux coups aux travaux en votant en 2019 une loi imposant des sanctions contre les entreprises impliquées dans le chantier.  

Plusieurs sociétés, en raison de ces pressions, se sont retirées du projet, notamment du côté des assureurs couvrant le chantier.

Entamé en avril 2018, le chantier a, de ce fait, été interrompu en décembre 2019 alors qu’il ne restait que 150 kilomètres de tube à poser dans les eaux allemande et danoise.

Il a repris un an plus tard et le gazoduc est désormais achevé.  

Mais le régulateur allemand de l’énergie a décidé en novembre de suspendre le processus d’approbation du gazoduc en raison d’un obstacle juridique.

Washington souffle le tiède et le froid

Le démocrate Joe Biden a entamé sa présidence sur une ligne extrêmement hostile à Nord Stream 2, dans la lignée de ses prédécesseurs.

Mais, de façon inattendue, l’administration américaine a annoncé fin mai 2021 qu’elle renonçait à sanctionner Nord Stream 2 AG, chargée d’exploiter le gazoduc, levant un obstacle essentiel à sa mise en service.

Après plusieurs semaines d’intenses négociations, les États-Unis ont annoncé à l’été 2021 un accord avec le gouvernement allemand pour clore leur dispute.

Joe Biden a renoncé à bloquer le projet, estimant qu’il était trop tard et qu’il valait mieux miser sur l’alliance avec l’Allemagne dont Washington souhaite s’assurer la coopération dans d’autres dossiers, notamment face à la Chine.

La crise ukrainienne a une nouvelle fois changé la donne.

« Je veux être claire avec vous aujourd’hui : si la Russie envahit l’Ukraine, d’une manière ou d’une autre, Nord Stream 2 n’ira pas de l’avant », a ainsi prévenu jeudi la numéro 3 de la diplomatie américaine, Victoria Nuland.

La cheffe de la diplomatie allemande, l’écologiste Annalena Baerbock, a elle-même prévenu jeudi que les « sanctions fortes » en cas d’attaque russe incluaient Nord Stream 2.