Même bref, en début de journée jeudi, le retour du taux de change du dollar canadien à 80 cents US, un niveau inégalé en trois ans, attire l’attention dans le marché des devises.

Martin Vallières Martin Vallières
La Presse

Il interpelle aussi dans les milieux d’affaires les plus directement concernés par l’impact du taux de change sur leurs activités de commerce international de biens et de services.

« Une remontée de valeur du dollar canadien par rapport au dollar américain est toujours préoccupante pour les entreprises exportatrices dont la compétitivité et la rentabilité de leurs affaires aux États-Unis sont les plus dépendantes du taux de change », indique Véronique Proulx, présidente-directrice générale des Manufacturiers et Exportateurs du Québec (MEQ).

« Ce qui pourrait devenir inquiétant si cette remontée du dollar devait s’accentuer, c’est qu’elle pourrait nuire à la compétitivité des entreprises exportatrices aux États-Unis alors que l’économie américaine est en reprise de crise de pandémie et que s’annoncent d’importants projets d’investissements dans plusieurs secteurs. »

En contrepartie positive, note Véronique Proulx, une remontée de valeur du dollar canadien peut réduire les coûts d’importation d’équipements et de technologies de production pour les entreprises québécoises et canadiennes.

« Même s’il s’est plutôt bien remis de la récession de pandémie, le secteur manufacturier au Québec et au Canada demeure en déficit de productivité par rapport à ses principaux concurrents dans les marchés internationaux. Pour combler ce déficit, une remontée de valeur du dollar canadien et de son pouvoir d’achat à l’étranger peut faciliter les investissements des entreprises d’ici en importation d’équipements et de technologies de pointe. »

Une remontée aux environs de 82 à 84 cents ?

« En fait, le dollar canadien demeure sous-évalué par rapport au dollar américain, alors que les termes de l’échange du commerce international du Canada [rapport entre les prix des exportations et les prix des importations] sont redevenus très favorables avec la hausse de prix des matières premières et du pétrole », explique Luc de la Durantaye, directeur de la répartition de l’actif et des devises chez Gestion d’actifs CIBC à Montréal.

« C’est pourquoi je m’attends à une remontée du dollar canadien aux environs de 82 à 84 cents US au cours de l’année 2021, au fur et à mesure que la reprise économique mondiale continuera de favoriser les termes de change pour l’économie canadienne. »

De l’avis des économistes du Mouvement Desjardins, dans leur plus récent bulletin Prévisions des devises, la remontée du dollar canadien au-dessus de la barre des 79 cents US depuis décembre dernier s’explique surtout par le fait que « la plupart des prix des matières premières restent à un niveau élevé et [que] le pétrole a connu un bon début d’année, ce qui offre un soutien au huard dans un contexte où plusieurs indicateurs économiques canadiens se sont détériorés récemment ».

À la Banque Nationale, l’économiste et stratège en chef, Stéfane Marion, note dans son plus récent bulletin Mensuel Vision de février 2021 que « la performance du dollar canadien [au cours] de ces dernières semaines évolue comme nous l’avions prévu, et notre cible pour la fin de 2021 reste à 1,20 $ CAN pour 1 $ US [83 cents US] ».

Mais à très court terme, précise M. Marion, « nous continuons de penser que le dollar canadien faiblira modestement pendant le mois de mars avant de se ressaisir au deuxième trimestre (avril à juin inclusivement) quand la Banque du Canada réduira son programme d’assouplissement quantitatif [soutien du marché obligataire canadien] et que les prix des matières premières et des denrées se renforceront ».

De l’avis de Beata Caranci, vice-présidente principale et économiste en chef à la banque Toronto-Dominion, la récente remontée de la valeur du dollar canadien découle surtout d’une faiblesse de son voisin américain.

« Après avoir profité l’an dernier de l’engouement pour les devises sécuritaires suscité par la crise de pandémie, le dollar américain a faibli récemment en raison du déroulement de la reprise économique mondiale. Les économies les plus exposées à la forte reprise industrielle ont vu leurs devises surperformer, à commencer par la Chine, dont le succès économique s’est aussi accompagné d’une demande accrue pour les matières premières », explique Beata Caranci, dans son plus récent bulletin de conjoncture monétaire Dollars & Sense.

En conséquence, « les pays exportateurs de matières premières comme le Canada et l’Australie ont profité de la hausse des prix des matières premières. Et même si leurs économies nationales sont encore en redressement, la demande et les prix de leurs exportations de matières premières ont conduit leurs devises à s’apprécier à des niveaux compatibles avec leur juste valeur à long terme ».