Chaque fois qu’une entreprise passe en des mains étrangères, notre réflexe est de s’inquiéter, de remettre en question la mondialisation et d’exiger l’intervention de l’État.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Ce fut le cas, à divers degrés, avec l’absorption de Bombardier Transport par la française Alstom ou encore de Rona par l’américaine Lowe’s. Ces préoccupations sont légitimes, sachant l’importance des sièges sociaux pour une économie et bien que, souvent, c’est l’inverse aussi qui se produit (nos entreprises acquièrent à l’étranger).

Un siège social offre des emplois bien payés aux avocats, comptables et autres professionnels, et leur propose des défis internationaux stimulants. Un siège décisionnel contribue aussi souvent à la communauté, offrant à des groupes artistiques ou communautaires des commandites, que ces derniers ne trouveraient pas ailleurs.

Statistique Canada a récemment mis à jour ses données sur la présence de sièges sociaux dans chacune des provinces, ce qui nous donne une idée de leur importance relative au Québec et de leur évolution (les données vont de 2012 à 2019). Et pour tout dire, les nouvelles des dernières années, sans être renversantes pour le Québec, sont plutôt bonnes.

Première constatation : le nombre de sièges sociaux au Québec était de 565 en 2019, selon la définition de Statistique Canada, ce qui constitue un recul de 12 par rapport aux 577 de 2012, ou de 2,1 %. À première vue, donc, il y a lieu de s’inquiéter (1).

Mais d’autres éléments viennent tempérer significativement ce constat.

D’abord, le Québec a perdu des sièges sociaux jusqu’en 2017, atteignant un creux de 552, mais le compteur est reparti à la hausse par la suite, jusqu’à 565 en 2019.

Ensuite, le Québec n’est pas la seule province à avoir connu cette tendance. De fait, pendant la même période, le reste du Canada a perdu 31 sièges sociaux, atteignant 2185 en 2019 (baisse de 1,4 % par rapport à 2012), et la courbe de remontée y est très semblable à celle du Québec.

Au bout du compte, le nombre de sièges sociaux au Québec représente 20,5 % du total canadien, une proportion qui est restée plutôt stable depuis sept ans (20,7 % en 2012).

Ce n’est pas tout. Statistique Canada recense aussi le nombre d’employés qui travaillent dans ces sièges sociaux. Et à cet égard, le Québec s’en sort bien.

En 2019, 53 704 personnes travaillaient dans les sièges sociaux au Québec, en hausse de 4,2 % par rapport à 2012. En comparaison, cette croissance a été de 1,9 % dans le reste du Canada.

Parmi les 10 provinces, la hausse de 4,2 % du Québec pour les emplois arrive en milieu de peloton (5e), devant l’Ontario (+ 3,6 %, à 96 389 emplois).

Notez que la province voisine comptait 1090 sièges sociaux en 2019 – près du double par rapport au Québec –, mais qu’elle a subi un recul semblable à celui du Québec depuis 2012 (1,5 %).

Diverses raisons peuvent expliquer la variation du nombre de sièges sociaux et du nombre d’emplois. Il peut s’agir d’acquisitions, de fusions, de déménagements, de compressions liées à la conjoncture ou carrément de fermetures. L’Alberta et Terre-Neuve-et-Labrador ont été secouées par la chute des prix du pétrole en 2014, et les emplois de sièges sociaux ont suivi à la baisse l’année suivante.

Dans d’autres cas, il peut s’agir aussi d’entreprises qui grossissent et qui, ce faisant, se dotent d’un service administratif qui fait office de siège social, ce qui cadre avec la définition de Statistique Canada1.

À voir le nombre de nouvelles pousses au Québec ces derniers mois, il y a lieu de croire que ce phénomène d’augmentation récente des sièges sociaux ira en s’accroissant.

Dernièrement, plusieurs entreprises du Québec ont annoncé leur entrée en Bourse dans divers secteurs d’activité, un phénomène qu’on n’avait pas vu depuis des années. Qu’on pense à Lion Électrique (camions électriques), à Nuvei (paiement électronique), à Guru (boissons énergisantes), à Haivision (produits pour la diffusion vidéo en continu) ou à Taiga Motors (motoneiges électriques).

La part des emplois du Québec augmente

Au bout du compte – et c’est la donnée la plus intéressante –, la part des emplois de sièges sociaux canadiens qui se trouvent au Québec est en hausse presque constante depuis 2012. Et en 2019, elle atteignait un sommet sur la période, à 23,6 % du total canadien, après avoir atteint un creux de 22,9 % en 2014. Qui l’aurait prédit ?

Visiblement, les emplois de sièges sociaux ont suivi la même progression que l’économie du Québec en général. Il semble donc que le meilleur remède pour faire augmenter le nombre de sièges sociaux et le nombre de personnes qu’ils emploient n’est pas l’intervention de l’État – sauf exception –, mais un contexte économique qui favorise nos entreprises locales.

On verra l’impact de la pandémie sur le décompte de Statistique Canada l’an prochain, mais pour l’instant, les chiffres et les faits ne montrent pas de catastrophe pour le Québec, au contraire.

1 Les sièges sociaux, selon la définition de Statistique Canada, sont des établissements dont l’activité principale est de fournir des services administratifs et de gestion à des affiliés (finance, communications, marketing, technologies de l’information, affaires juridiques, etc.). Une entreprise peut se déclarer comme siège social si elle juge qu’elle a, en son sein, un service dont la seule activité est de rendre des services aux unités de production, par exemple. Dans un tel cas, le nombre d’employés du siège social correspond à ceux que l’entreprise déclare comme travaillant à une telle fin. L’agence valide les réponses à ses enquêtes auprès des entreprises avec les données de l’Agence du revenu du Canada.