L’iPhone 12 que vous attendez ne sera peut-être pas livré à temps. Le VUS de votre voisin non plus. Et c’est pour la même raison. Les fabricants de semi-conducteurs ne fournissent pas à la demande, et la pénurie force déjà le ralentissement ou la fermeture de plusieurs usines partout dans le monde.

Hélène Baril Hélène Baril
La Presse

La pandémie a causé dans le secteur des semi-conducteurs le même genre de choc que dans d’autres chaînes d’approvisionnement mondialisées : après un arrêt brutal au printemps 2020, la reprise a été tout aussi soudaine, et les fabricants ont été submergés.

À ce scénario désormais classique s’ajoute, dans le cas des semi-conducteurs, une dimension hautement politique. L’industrie des puces, comme on appelle familièrement les semi-conducteurs, est au cœur de la lutte de pouvoir que se livrent les États-Unis et la Chine.

Son importance est devenue si grande qu’elle a le potentiel de déclencher un conflit armé pour le contrôle de Taiwan, le pays qui domine le marché. C’est l’hypothèse que soupèse l’analyste géopolitique de la Banque Nationale, Angelo Katsoras, dans une analyse récente.

L’industrie des semi-conducteurs est très concentrée. Le nombre de fabricants des produits les plus avancés et les plus demandés se compte sur les doigts d’une main. La Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC), de Taiwan, l’américaine Intel, qui sous-traite une grande partie de sa production à TSMC, et Samsung, en Corée du Sud. La Chine fabrique aussi des semi-conducteurs, mais pas assez pour ses besoins, qui sont énormes. Elle doit en importer de plus en plus de Taiwan, un territoire que la Chine revendique et que les États-Unis veulent empêcher de passer sous contrôle chinois.

Une nécessité moderne

Le monde ne peut plus vivre sans semi-conducteurs. Il s’en vend pour plus de 500 milliards US par année. C’est ce qui fait fonctionner les ordinateurs, les téléphones, les consoles de jeu et tout ce qu’il y a de produits connectés. C’est aussi, de plus en plus, ce qui fait rouler les voitures. Tous les manufacturiers automobiles sont devenus de grands acheteurs de semi-conducteurs, ce qui contribue à l’augmentation de la demande mondiale.

Aujourd’hui, les composants électroniques comptent pour presque la moitié du coût d’une voiture neuve, le double d’il y a 10 ans, selon une étude de la firme Deloitte. GM, Volkswagen, Renault, Ford, Nissan… Tous les fabricants de voitures ont dû mettre des usines au ralenti récemment en raison de problèmes d’approvisionnement. Selon Bloomberg, l’industrie automobile pourrait perdre 61 milliards US cette année à cause de la pénurie de semi-conducteurs.

En Chine comme aux États-Unis, le fait de dépendre d’un pays étranger pour un produit aussi essentiel dérange profondément. Aussi les deux pays ont-ils entrepris de grandes manœuvres pour réduire cette dépendance.

La Chine fait tout en son pouvoir pour accroître sa production. En plus de faire pression sur TSMC pour qu’elle augmente sa production sur son territoire, elle a commencé à recruter du personnel spécialisé à Taiwan et en Corée du Sud pour faire tourner ses propres usines.

Aux États-Unis, l’administration Trump a imposé des restrictions sur les ventes à la Chine de semi-conducteurs produits par TSMC à Taiwan avec des composants américains, une décision qui vise directement Huawei. En même temps, des subventions sont offertes pour attirer TSMC et Samsung sur le sol américain. Ça risque de coûter cher. Une des raisons qui font qu’il n’y a pas plus de fabricants de semi-conducteurs est que cela exige des investissements considérables.

TSMC a annoncé la construction d’une usine en Arizona au coût de 12 milliards US. Samsung jongle avec l’idée d’investir 17 milliards aux États-Unis, si l’aide publique est suffisante.

La guerre des puces risque de se poursuivre avec l’imposition de standards différends et jalousement protégés en Chine et aux États-Unis. D’autres pays pourraient aussi être tentés de produire localement des semi-conducteurs, comme plusieurs qui pensent déjà à rapatrier la fabrication de médicaments, de vaccins et d’autres produits jugés essentiels. Pour les consommateurs, ce n’est pas de bon augure. Les prix, qu’il s’agisse d’iPhone ou de voitures, devraient augmenter.

> Consultez l’analyse de la Banque Nationale