« C’est comme si j’étais catapultée dans un autre pays. Je n’ai pas d’antécédents. » Voilà l’état d’esprit dans lequel se trouvait Manon Gauthier, vice-présidente de Tony Pappas, un magasin de chaussures situé sur l’avenue du Mont-Royal, alors qu’elle s’affairait à préparer son magasin en prévision de l’ouverture de lundi.

Nathaëlle Morissette Nathaëlle Morissette
La Presse

Si les commerçants interrogés par La Presse ont bien du mal à prédire le comportement des gens lorsqu’ils rouvriront leurs portes, ils sont unanimes sur un point : l’expérience magasinage ne sera plus la même. Le flânage en boutique est désormais chose du passé.

Celle qui dirige le magasin de chaussures, considéré comme une véritable institution de l’avenue du Mont-Royal, a en mains « un cartable plein de procédures sanitaires » qu’elle a bien l’intention d’appliquer à la lettre. Seulement quatre clients à la fois pourront mettre les pieds à l’intérieur et seront servis par autant d’employés. Le port du masque sera également obligatoire, sans quoi ceux qui espéraient dénicher une paire de sandales pour l’été devront rebrousser chemin.

On va demander aux clients de faire leur lèche-vitrine en ligne. Ils vont devoir arriver avec une présélection [de ce qu’ils souhaitent acheter]. Aucun flânage ne sera autorisé.

Manon Gauthier, vice-présidente de Tony Pappas

« On va être dans des expériences différentes, estime Fabien Durif, directeur de l’Observatoire de la consommation responsable de l’ESG-UQAM, qui analyse quotidiennement le comportement des consommateurs depuis le début de la crise. On est dans l’achat ciblé, réfléchi, raisonné. »

Y aura-t-il des clients ?

Avec toutes les règles mises en place, allant du désinfectant au masque en passant par les files d’attente, difficile de savoir si les consommateurs seront au rendez-vous. « Moi, je pense que ça va être la cohue », soutient Manon Gauthier.

Plus au nord, sur la Plaza Saint-Hubert, Anne Lespérance, propriétaire de la boutique de vêtements Belle et Rebelle, n’a pas la même certitude. « Avec la Plaza Saint-Hubert qui est en rénovations, je ne pense pas qu’il y ait une foule. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Des travaux se déroulent sur la Plaza Saint-Hubert.

L’artère commerciale située dans l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie entame sa deuxième année de travaux. Ceux-ci devraient en principe se terminer à l’automne.

« Je ne pense pas que personne ne s’attend à un gros achalandage lundi, ajoute pour sa part Mike Parente, directeur général de la Société de développement commercial (SDC) de la Plaza Saint-Hubert, qui représente 400 commerçants. Il y a beaucoup de gens qui vont retourner travailler et il y en a d’autres qui sont en télétravail. » Selon lui, ces journées plus tranquilles permettront aux différents magasins de s’ajuster et de bien se préparer.

Même dans l’éventualité où les clients seraient peu nombreux, Anne Lespérance s’inquiète du comportement de ceux qui passeront le pas de sa porte pour s’acheter une jupe ou un chandail. « Les gens ne font pas super attention, soutient-elle. [L’autre jour], j’étais sur Mont-Royal et je ne sentais aucune différence [avec ce que je voyais avant la COVID-19]. »

Elle ne souhaite pas que le gouvernement, qui a reporté l’ouverture des magasins, décide une fois de plus de les fermer à la suite de comportements négligents.

Annie Lespérance et son équipe préparent la réouverture de la boutique Belle et Rebelle

Le pire scénario, ça serait que l’on ferme dans deux semaines. Ça serait vraiment un scénario catastrophique.

Anne Lespérance, propriétaire de la boutique de vêtements Belle et Rebelle

Toujours sur la Plaza, Richard Joly, copropriétaire avec sa femme de la boutique Uniforme Expert, appréhende lui aussi le comportement des clients qui seront heureux de sortir de leur maison. « Ça m’énerve un peu, admet-il. Ça fait longtemps que les gens sont confinés. Ce n’est pas fini, la COVID-19, même si on déconfine », tient-il à rappeler. Dans sa boutique qui se spécialise dans les uniformes de travail, M. Joly accueillera un client à la fois, idéalement sur rendez-vous.

Dans ce contexte, les commerces pourront-ils être rentables ? Les propriétaires sondés avaient bien du mal à répondre. « C’est peut-être un peu prématuré pour discuter de rentabilité, répond M. Parente. On va voir comment les choses vont aller. »