La crise économique provoquée par la pandémie ressemblera-t-elle aux autres crises des 100 dernières années ? Elle pourrait être un mélange entre la grippe espagnole de 1918 (pour la cause), la Grande Dépression (en condensé) et la Seconde Guerre mondiale (pour l’endettement des gouvernements). Voyage dans le temps.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

La grippe espagnole : un virus, mais pas de commerces fermés

C’est un virus inconnu, qui a fait d’abord des ravages à l’étranger. Un vaccin n’existe pas. Les écoles sont fermées, les rassemblements publics, interdits.

Non, il ne s’agit pas de la COVID-19. Nous sommes plutôt dans le Québec de 1918 ravagé par la crise de la grippe espagnole.

Ce virus d’influenza, qui s’est développé dans les tranchées de la Première Guerre mondiale en Europe, fait des ravages dans le monde entier : il cause entre 50 millions et 100 millions de morts, soit l’équivalent de 2 % à 4 % de la population mondiale à l’époque, surtout des gens dans la force de l’âge. À titre de comparaison, c’est comme si le coronavirus tuait entre 150 et 310 millions de personnes en 2020. Nombre de morts causées par le coronavirus jusqu’à présent dans le monde : environ 297 000.

Au Québec, environ 14 000 Québécois meurent en trois mois et demi de la grippe espagnole. En guise de comparaison, environ 3351 Québécois ont succombé au coronavirus en date du 14 mai 2020, selon les chiffres officiels.

Dans le Québec de l’automne 1918, les cinémas, les écoles et les théâtres sont fermés. Les rassemblements publics – nombreux en temps de guerre – sont interdits. « Ça ressemble pas mal aux conseils donnés en 2020 : tousser dans un mouchoir [au lieu du coude], éviter les rassemblements, isoler les malades, désinfecter les logements », dit Magda Fahrni, professeure d’histoire à l’UQAM.

Même au pire de l’influenza de 1918, les commerces au Québec ne sont pas fermés : on leur a plutôt demandé de réduire leurs heures d’ouverture. « La plupart des commerces sont restés ouverts, mais on ne voulait pas de foules dans les tramways », dit Mme Fahrni.

Il y a toutefois une autre différence de taille entre la grippe espagnole et le coronavirus : son effet sur l’économie québécoise. En 1918, l’économie battait son plein en raison de la Première Guerre mondiale. Le Québec et le Canada sont appelés à fournir la Grande-Bretagne en armes et en munitions.

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE L’UQAM

Magda Fahrni, professeure d’histoire à l’UQAM

On a construit plusieurs usines pour faire des munitions, et elles roulaient jour et nuit.

Magda Fahrni, professeure d’histoire à l’UQAM

Bien sûr, ce soutien militaire a un prix : le gouvernement fédéral s’endette pour contribuer à l’effort de guerre. De 1913 à 1919, la dette fédérale passe de 335 millions à 1,6 milliard de dollars. Elle passe de 13 % à 51 % de la taille de l’économie canadienne (produit intérieur brut, ou PIB). À titre de comparaison, la dette fédérale était à 31 % du PIB au début de 2020 avant la crise du coronavirus.

L’influenza apparaît au Québec à l’automne 1918, alors que la guerre se termine. Le boom économique est stoppé net, et la province retombe en récession comme c’était le cas avant la guerre. Cette récession mondiale dure trois ans. Encore à ce jour, les historiens ont du mal à démêler l’effet réel de l’influenza sur l’économie à l’époque. Car le facteur principal de la récession a été la fin de la guerre.

Finalement, la Grande Guerre a eu plus d’impact que l’influenza sur l’économie comme sur le destin des jeunes Canadiens : 60 000 d’entre eux sont morts en raison de la guerre, et 50 000 d’entre eux, en raison de l’influenza.

La Grande Dépression : un krach, une dépression et une guerre

La Grande Dépression commence le « jeudi noir », le 24 octobre 1929, sur le parquet de la Bourse de New York. En cinq jours, le principal indice boursier, le Dow Jones, perd 28 % de sa valeur.

Et ce n’est malheureusement que le début. En quatre ans, l’indice Dow Jones perdra 90 % de sa valeur. Il faudra attendre 25 ans, au milieu des années 50, avant qu’il revienne à son niveau de septembre 1929.

Mais surtout, le pire est à venir pour la population. Celle-ci passera les prochaines années dans un contexte de dépression économique. Car après une décennie de spéculation boursière et de croissance économique folle, le krach boursier entraîne toute l’économie occidentale en dépression.

Le Québec n’y échappe pas. La province exporte ses pâtes et papiers aux États-Unis et exporte le blé de l’ouest du pays en Europe. La demande pour ses produits est en chute libre en raison de la dépression économique. « On avait multiplié les usines de pâtes et papiers, et il y avait trop de papier pour les besoins de l’économie », dit Paul-André Linteau, professeur émérite d’histoire à l’UQAM.

En moins de quatre ans, l’économie canadienne se contracte de 28 %. Du jamais-vu à l’époque. Et encore aujourd’hui, même pour le coronavirus, les économistes prévoient que l’économie du Canada se contractera de 6,4 % à 12 % cette année, avant de croître à nouveau en 2021.

L’économie canadienne atteint le fond du baril en 1933. Le taux de chômage s’élève à 19 % en 1933, six fois plus qu’avant la crise. À Montréal, il est estimé entre 25 % et 33 %, selon certains historiens. La situation du chômage est la pire de l’histoire du pays.

Le portrait est encore pire aux États-Unis, principal client du Canada pour ses exportations : les Américains voient leur économie se contracter de 45 % en quatre ans, et leur taux de chômage officiel atteint 25 % en décembre 1932.

Comme l’assurance-chômage n’existe pas – le programme sera créé par Ottawa en 1940 –, les gouvernements et les villes donnent plutôt du travail aux chômeurs en finançant des programmes de travaux publics. C’est la version canadienne du New Deal du président des États-Unis de l’époque Franklin Roosevelt. À Montréal, on construit ainsi le chalet du mont Royal, le marché Atwater, le Jardin botanique.

Pour payer ces travaux, les gouvernements s’endettent. À Ottawa, la dette fédérale atteint 68 % de la taille de l’économie – un record qui ne sera battu que durant la Seconde Guerre mondiale, dans les années 40.

La Grande Dépression amène aussi les villes à fournir une aide directe aux chômeurs, un nouveau concept. À l’époque, chaque personne apte à travailler doit le faire, et l’aide aux personnes démunies est l’affaire des sociétés de charité dirigées par les communautés religieuses, comme la Société de Saint-Vincent de Paul. Très vite, les sociétés de charité sont dépassées par la situation.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Paul-André Linteau, professeur émérite d’histoire à l’UQAM

Certains organismes refusent de donner de l’argent aux chômeurs de peur que les gens le gaspillent, donc ils donnaient des coupons à l’épicerie. C’était un système très désorganisé basé sur le bénévolat.

Paul-André Linteau, professeur émérite d’histoire à l’UQAM

Devant pareille situation, Montréal crée la commission du chômage, l’ancêtre de l’aide sociale, en 1932. Pour financer ces dépenses, la Ville de Montréal s’endette, mais va aussi chercher des revenus avec une nouvelle taxe à la consommation.

L’économie reprend du galon à partir de 1934 (+ 10 % de croissance en 1934, + 7,2 % en 1935). Mais les familles québécoises ne retrouvent pas leur niveau de vie des années 20 : en fin de compte, les salaires stagneront durant la décennie. Une famille québécoise gagnait en moyenne 1529 $ en 1921, 1391 $ en 1931 et 1424 $ en 1941.

Une guerre « pour repartir l’économie »

En 1939, l’économie canadienne est revenue à son niveau d’avant le krach boursier quand survient un autre bouleversement majeur : la Seconde Guerre mondiale éclate en Europe. En six ans, le conflit armé provoquera la mort de 65 millions de personnes.

Mais au Canada, loin du front européen, la guerre est bénéfique pour l’économie. Celle-ci croît à des niveaux records : + 13 % en 1940, + 13 % en 1941 et + 18 % en 1942. Les salaires, eux, augmentent de 66 % en cinq ans.

« Comme l’Angleterre est constamment bombardée par l’Allemagne, on décide qu’une partie de la production des tanks, des obus, des navires et du matériel militaire se fera au Canada. C’était très payant, dit Paul-André Linteau, professeur émérite d’histoire à l’UQAM. Par après, on entendait les gens de cette génération dire [quand il y avait une récession] : “Ça nous prendrait une guerre pour repartir l’économie.” »

L’un des symboles du boom économique de la Seconde Guerre mondiale : les « shops » Angus, l’une des plus importantes usines de Montréal. Depuis 1904, le Canadien Pacifique construit des wagons de train dans cette usine de 200 acres dans l’est du quartier Rosemont. Mais l’activité ferroviaire a ralenti durant la Grande Dépression, et le CP n’y produit presque plus de nouveaux wagons à la fin des années 30. La guerre redonne toutefois un élan aux usines Angus : 12 000 personnes y construiront des chars militaires pour les Alliés durant la guerre.

De nombreuses autres usines de Montréal décimées par la Grande Dépression reprennent aussi leurs activités. « Le besoin de main-d’œuvre est tellement important qu’on engage des adolescents de 15 à 17 ans. Beaucoup de femmes travaillent dans les usines de munitions, des femmes célibataires, mais aussi des femmes mariées. Du jamais-vu à l’époque », dit Magda Fahrni, professeure d’histoire à l’UQAM.

Au Canada, les gouvernements s’endettent pour fournir du matériel de guerre : le déficit fédéral annuel explose, la dette double. 

En raison de la rareté de certains produits, le gouvernement impose un rationnement. « Pour bien des familles, les conditions de vie durant la guerre, même avec le rationnement, étaient meilleures que ce qu’elles pouvaient se payer durant la crise [des années 30] », dit Paul-André Linteau.

Les Québécois gagnent des salaires élevés pour l’époque, dépensent peu et épargnent beaucoup. Résultat : à la fin de la guerre, il y aura une récession relativement légère de deux ans, mais les Québécois ont de l’argent à dépenser. C’est le début de la société de consommation.

La crise financière : grande crise à Wall Street, petite récession au Québec

Trop grosses pour tomber, les puissantes banques américaines ? Non, a appris le monde financier à ses dépens en 2008.

En septembre 2008, nombre de grandes institutions financières croulent sous les dettes, ayant mal évalué une partie de leurs investissements sur le marché immobilier. Le 15 septembre, la banque d’investissement Lehman Brothers, en manque de liquidités, déclare faillite. C’est le choc à Wall Street.

Pour éviter un effet d’entraînement qui paralyserait le système financier, les banques centrales et les gouvernements injectent des milliards de dollars pour sauver de nombreuses grandes institutions financières.

La crise financière provoque la pire débâcle en Bourse depuis la Grande Dépression. De septembre 2008 à mars 2009, l’indice américain S&P 500 perd environ 45 % de sa valeur, l’indice canadien S&P/TSX, près de 40 %.

Aux États-Unis, la récession dure un an et demi – la plus longue récession depuis la Grande Dépression. Environ huit millions d’Américains perdent leur emploi, et le taux de chômage atteint 10 %.

Au Québec, la crise est beaucoup moins grave. Pour bien des Québécois, ce sera une petite récession, sans plus. Le taux de chômage augmente un peu à 8,6 %, mais il reste moins élevé que durant toute la décennie des années 90. La récession de 2008-2009 dure seulement neuf mois. Durant la récession de 2008-2009, l’économie québécoise s’est contractée de 2,1 %, comparativement à une contraction de 4,6 % durant la récession de 1990-1992 et à une contraction de 5,4 % durant la récession de 1981-1982.

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE HEC MONTRÉAL

Nicolas Vincent, économiste et professeur à HEC Montréal

En termes de chocs, les récessions des années 80 et 90 ont été plus fortes au Québec.

Nicolas Vincent, économiste et professeur à HEC Montréal

Comme tous les investisseurs, la Caisse de dépôt et placement du Québec connaît une année difficile en Bourse : elle affiche des pertes de 40 milliards en 2008, soit 25 % de la valeur de ses actifs. C’est environ 7 % de plus de pertes que la moyenne des grandes caisses de retraite canadiennes, essentiellement parce que la Caisse avait investi dans le papier commercial.

La crise financière n’est toutefois rien comparativement à la prochaine crise économique mondiale qui aura lieu 11 ans et demi plus tard. Cette fois-ci à cause d’un virus.

Le coronavirus : en territoire inconnu

Un taux de chômage qui passe de 4,5 % à 17 % au Québec en quelques semaines.

Une économie qui se contracte d’environ 30 % en deux mois.

Cette crise du coronavirus, c’est du jamais-vu sur le plan économique depuis la Grande Dépression.

Sa cause est semblable à celle de la grippe espagnole. Son effet sur l’économie s’apparente à celui de la Grande Dépression, mais en version accélérée. Et on pourrait bien sortir de cette crise avec des déficits gouvernementaux inégalés depuis les dépenses militaires de la Seconde Guerre mondiale. C’est dire à quel point nous entrons en territoire inconnu…

La crise du coronavirus est une crise « particulièrement atypique », note l’économiste Nicolas Vincent, professeur à HEC Montréal. Habituellement, une récession est causée par un choc de la demande économique. Mais pour limiter la propagation du coronavirus, le monde entier a interrompu une partie de son économie depuis deux mois. « Dans le choc du coronavirus, on a un choc de demande en même temps qu’un choc d’offre [pour des raisons de santé publique] », dit M. Vincent.

En fait, nous venons de vivre essentiellement la Grande Dépression… en trois mois plutôt qu’en quatre ans. Aux États-Unis, les économistes estiment que l’économie américaine s’est contractée d’entre 30 % et 40 % pour les trois mois du deuxième trimestre de 2020 (avril, mai, juin). Durant la Grande Dépression, l’économie américaine s’était contractée de 45 %… pendant quatre ans, entre 1929 et 1933.

Sur le plan économique, il y a toutefois une différence majeure entre la Grande Dépression et la crise du coronavirus. La Grande Dépression a mené à la création de programmes sociaux importants. En 2020, les gouvernements au Canada et les banques centrales sont venus immédiatement tenter d’adoucir la crise. À Ottawa, le gouvernement fédéral a dépensé 146 milliards en mesures d’aide pour la crise de la COVID-19. Le déficit fédéral estimé est d’au moins 328 milliards, soit 16,5 % du PIB canadien. On n’a pas vu un tel déficit à Ottawa depuis la Seconde Guerre mondiale (entre 17 % et 22 % du PIB selon les années). « Les banques centrales ont aussi injecté des liquidités, dit l’économiste Nicolas Vincent. Pendant la Grande Dépression, les gens voulaient retirer leurs économies de la banque, les banques n’avaient plus de fonds et ne faisaient plus de prêts, ce qui accentuait la pression sur l’économie. »

Soit, ce n’est pas la Grande Dépression. Mais nous vivons tout de même la récession la plus grave depuis les années 30. « Au Canada, on a perdu 16 % des emplois en deux mois, dit l’économiste Nicolas Vincent. Lors de la récession de 2008-2009, le Canada avait perdu 3 % de ses emplois en un an. Lors de la récession du début des années 80, qui avait été très dure, le Canada avait perdu 6,5 % de ses emplois en un an et demi. »

Même si nous avons eu de grosses récessions, nous n’avons pas eu une récession au changement si brusque sur l’économie.

Nicolas Vincent, économiste et professeur à HEC Montréal

La grande question : combien de temps cette crise économique durera-t-elle ? « La grosse incertitude, c’est la durée », souligne M. Vincent. Une durée qui dépend de multiples facteurs. Quand y aura-t-il un vaccin ? La courbe des cas et des morts sera-t-elle assez aplatie pour permettre de relancer l’économie rapidement ? Le virus reviendra-t-il l’automne et le printemps prochains ? Les personnes infectées sont-elles immunisées à jamais ? Face à toutes ces questions, il est bien difficile de prédire l’issue de la crise économique créée par le coronavirus.

Pour l’instant, les économistes estiment qu’il faudra attendre la fin de 2021 avant que l’économie québécoise revienne à son niveau d’avant la pandémie. À titre d’exemple, les économistes du Mouvement Desjardins prévoient que l’économie québécoise se contractera de 4,9 % en 2020 avant de croître à nouveau de 5,1 % en 2021. Pour le Canada, la reprise serait un peu plus lente : contraction de 6,4 % en 2020 et croissance de 5,2 % en 2021.

Mais plus la crise dure longtemps, plus des entreprises seront contraintes de fermer leurs portes de façon définitive et ne verront pas la reprise. « On sent un gros risque de perdre des employeurs et notre capacité de recréer ces emplois, dit M. Vincent. Il y aura aussi un problème de demande économique. Beaucoup de travailleurs ont des pertes de revenus, et même après le retour à la normale, ça pourrait prendre un certain temps avant qu’ils se sentent à l’aise de dépenser ce qu’ils dépensaient avant la crise. »

Le scénario le plus redouté – tant sur les plans de l’économie et de la société, que de la santé publique – reste celui où la crise du coronavirus ne s’estompait pas et où le virus revenait une deuxième ou une troisième fois en force. « On revient toujours à la durée de la crise, à savoir comment on peut déconfiner et faire reprendre l’économie en évitant une deuxième ou une troisième vague du virus », dit Nicolas Vincent.