Le détaillant de vêtements Tristan a développé de toute urgence une visière médicale pour les travailleurs de la santé. Récit d’un projet où chaque heure compte. 

Marie-Ève Fournier Marie-Ève Fournier
La Presse

C’est une histoire qui démontre tout le pouvoir du réseau de contacts. L’histoire d’un projet qui s’est concrétisé en criant ciseaux grâce à une barquette de laitue, des passionnés de chevaux, des amis, la famille, le fabricant de plastique Cascades et un ingénieux directeur d’usine d’uniformes.

Le siège social de Tristan, sur le bord du canal de Lachine à Montréal, s’est vidé de ses employés. Tous les magasins de la chaîne aussi. Au total, environ 550 personnes attendent chez elles que la crise se résorbe.

Mais à Cookshire-Eaton, en Estrie, l’atelier de couture de l’entreprise continue de remplir ses commandes. Parce qu’on y confectionne des uniformes pour la GRC, la SQ et l’armée canadienne, l’endroit fait partie de la liste des services essentiels. Voilà au moins 100 emplois maintenus.

Depuis jeudi, les couturières y fabriquent aussi des visières, seulement quelques jours après que la présidente de Tristan, Lili Fortin, eut reçu un texto dans lequel on lui demandait si elle en serait capable.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Lili Fortin, présidente de Tristan

C’est une de ses amies qui œuvre dans le système de santé qui lui a posé la question samedi. La dirigeante est allée sur le web regarder des photos. Puis on lui a apporté un exemplaire pour qu’elle voie la chose en vrai.

Dimanche, elle mangeait avec ses parents. Sa mère sort une barquette de laitue Attitude Fraîche du frigo et lui demande si c’est le genre de plastique qui ferait l’affaire. La réponse est oui, et ça tombe bien, elle connaît le PDG de l’entreprise qui se cache derrière cette marque, VegPro International. Un coup de fil à Gerry Van Winden et l’identité du fournisseur de ses contenants est découverte. C’est Cascades.

Pendant ce temps, Lili Fortin contacte son directeur d’usine. « On est capables de couper du plastique ? »

Pouvoir équestre

Mais comment joindre Cascades un dimanche ? Passionnée d’équitation, Lili Fortin a été entraînée pendant des années par son oncle, propriétaire d’une écurie. Le cofondateur de Cascades, Laurent Lemaire, aime autant les chevaux qu’eux. L’oncle en question appelle directement M. Lemaire sur son cellulaire.

Le fils de Laurent Lemaire, Francis, rappelle et fournit un contact à l’usine Inopak de Drummondville. Lundi, Lili Fortin reçoit un coup de fil. Elle doit choisir une épaisseur de plastique.

« On est venus nous porter des échantillons à mi-chemin » entre l’usine de Cascades de Drummondville et l’atelier de couture à Cookshire-Eaton, raconte la dirigeante avec incrédulité. Pas le temps d’attendre FedEx. Chaque heure compte.

Au même moment, deux autres messages lui parviennent. Le premier d’un contact à New York qui s’informe de sa capacité à faire des visières et le second d’une fidèle cliente du Bas-Saint-Laurent qui est médecin et qui lui pose essentiellement la même question.

C’est un signe.

Un engagement.

Tout va très vite. Un prototype a déjà été conçu. L’équipe en fabrique un second avec le nouveau plastique d’Inopak et ça fonctionne.

On a décidé d’acheter le plastique sans avoir d’approbation de personne. On s’est [engagés]. Et Cascades nous a livré sur parole, sans avoir le chèque, le mercredi.

Lili Fortin

« Je n’aurais jamais cru la semaine dernière que j’aurais besoin de plastique pour des visières ! », lance-t-elle au bout du fil.

Mais, oh, il faut aussi de la mousse pour créer un espace entre la visière et le front de celui qui la porte ! La belle-sœur de Lili Fortin se rend chez un fournisseur aux Cèdres récupérer du néoprène et roule jusqu’à Granby pour le mettre dans le camion qui rapporte le plastique vers Cookshire-Eaton.

Un projet « surréaliste » qui donne de l'énergie

Jeudi, tout le matériel nécessaire était donc entre les mains habiles de l’équipe qui a finalement fabriqué quelques centaines de visières sa première journée. « Avec le temps, on va améliorer nos processus et la capacité. On y va une heure à la fois. Il se passe tellement de choses en une heure ! »

Lili Fortin raconte être en contact avec Ottawa pour faire approuver son produit qu’elle est déjà prête à distribuer. Elle attend toutefois « le OK » avant de le faire. Pour commencer, elle veut « l’offrir aux hôpitaux qui en ont besoin. Ça va nous faire plaisir d’être solidaires, de faire ce qu’on peut pendant cette crise. On le fait de bonne grâce ».

« Ça nous énergise ! lance le paternel, Gilles Fortin, celui qui a dirigé la destinée de Tristan avec sa femme, Denise Deslauriers, jusqu’en 2017. C’est une expérience tellement réconfortante. » Un projet qui tombe à point, le reste de l’entreprise – hormis les ventes en ligne – étant fermé.

« En cinq jours, on a commencé à faire un nouveau produit. C’est surréaliste, ajoute sa fille, abasourdie par le pouvoir d’un vaste réseau de contacts. Mettre en branle un projet la fin de semaine sans numéros de cellulaire, ce n’est pas possible. »