Les équipes de la Caisse de dépôt et placement du Québec n’ont pas chômé depuis le début de la pandémie, alors qu’elles se sont attelées à revoir en profondeur tout le portefeuille d’investissements de l’institution et à contacter toutes les entreprises avec lesquelles elle est partenaire pour bien connaître leurs besoins et leurs défis immédiats. « Le Québec inc. historique se transforme, et on veut accompagner les nouvelles entreprises structurantes qui émergent », explique le PDG Charles Émond, qui a pris les commandes de la Caisse en janvier dernier, tout juste avant que n’éclate la crise que personne n’attendait.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Lors de votre nomination, en janvier dernier, j’ai écrit une chronique dans laquelle j’expliquais que vous aviez les attributs nécessaires pour devenir le timonier de cet énorme paquebot qu’est la Caisse de dépôt. Je terminais mon texte en vous souhaitant de ne pas avoir à traverser de tempête. Une très mauvaise prédiction ?

Oui… Justement, je relisais cette chronique hier, et même si on était à la fin d’un cycle, rien ne laissait présager l’éclatement d’une crise comme celle que l’on vit. Une récession, on voit ça venir tranquillement, mais là, c’est une crise particulière qui a un impact économique majeur et qui affecte aussi grandement la vie de tous les gens.

Du jour au lendemain, des actifs que l’on possède — des routes, des aéroports, des centres commerciaux — ont été désertés. Les marchés boursiers ont chuté de 35 % en 23 jours, mais ont presque tout repris en moins de six mois. On a fait une revue en profondeur de tout le portefeuille de la Caisse et on a consulté toutes nos entreprises pour voir ce que l’on pouvait faire pour elles.

Vous avez publié l’été dernier vos résultats du premier semestre, qui ont démontré une perte de 8 milliards et des reculs de 5 % de votre portefeuille boursier, de 1 % de votre portefeuille d’infrastructures et de 11 % de vos investissements immobiliers. Est-ce que la situation est toujours aussi critique aujourd’hui ?

Notre portefeuille d’actifs réels, particulièrement les infrastructures et les participations privées, affiche une belle résilience, mis à part la portion transports, qui représente 15 % de nos infrastructures.

Dans l’immobilier, nos actifs exposés au commerce au détail ont souffert, et on a entrepris de réformer nos centres commerciaux en vendant certains des 25 que l’on exploite au Canada et en repositionnant certains autres. Chose certaine, il faut donner du temps au temps, on ne transforme pas un portefeuille de 60 milliards en trois jours.

Dans la catégorie des placements privés, vous avez tout de même essuyé des pertes sèches avec votre investissement dans le Cirque du Soleil ?

Oui, c’est vrai. C’est une perte, et tout le secteur du divertissement est présentement éteint, mais on s’est repris avec nos participations dans les secteurs de la santé, des technologies et de l’industriel durable.

Le rendement boursier que vous avez obtenu au premier semestre a été affecté par votre sous-exposition aux grandes sociétés technologiques. Est-ce que cela vous affecte encore ?

Pour les marchés boursiers, on garde la même approche que l’on avait, mais on le fait avec des lunettes différentes. Ce n’est pas seulement les GAFAM qu’il faut considérer, mais bien comment la numérisation de l’économie transforme les marchés.

D’un point de vue offensif, il faut bien évaluer le type d’entreprises dans lesquelles investir, et d’un point de vue défensif, il faut voir comment les technologies peuvent affecter notre portefeuille. Les technologies peuvent aussi mieux nous servir à l’interne en recourant davantage à l’intelligence avancée dans l’investissement.

Il faut aussi souligner que notre portefeuille de revenus fixes réagit très bien. On a amorcé il y a deux ans une migration vers les titres de dettes en infrastructures et de corporations, et c’est nettement plus prometteur que d’acheter une simple obligation.

Vous êtes conférencier ce mardi midi à la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Quel est le message que vous voulez lancer à la communauté des affaires ?

Il y a trois, quatre messages que je souhaite partager, notamment notre vision sur l’environnement économique hors normes que nous vivons aujourd’hui et sur la place grandissante de la technologie.

On a commandé une étude à KPMG pour connaître quelles sont aujourd’hui les entreprises structurantes, celles qui sont innovantes, qui permettent à leurs clients d’évoluer et d’être plus productifs, celles qui investissent.

Le Québec inc. historique se transforme. Les CGI, Couche-Tard et Cascades occupent toujours des places importantes, mais il y a beaucoup de PME qui sont dans des secteurs porteurs, des entreprises de nouvelles technologies qui n’ont pas d’actifs tangibles.

On veut accélérer le développement de nos champions comme Nuvei, Medicom, Eddyfi, des entreprises qui font faire des bonds technologiques à leurs clients comme Lightspeed ou Dialogue, qui a fait des percées dans la télémédecine.

Même chose avec notre investissement dans le Réseau express métropolitain, on le fait parce que cela va améliorer la qualité de vie des gens qui vont se déplacer au centre-ville.

À cet égard, vous venez de signer avec sept autres grands gestionnaires canadiens de caisses de retraite une déclaration favorable à une plus grande et meilleure divulgation des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) des entreprises. Pourquoi avoir participé à cette démarche ?

En unissant nos voix, on veut donner plus de force à une multitude d’initiatives que l’on a prises individuellement. On veut de meilleures mesures des enjeux ESG, une standardisation dans la divulgation de ces éléments, en vue d’une meilleure transparence. Cela se fait avec les normes environnementales et de gouvernance, mais les enjeux sociaux prennent de l’ampleur. Il faut mieux en tenir compte.

Vous avez justement fait l’objet de critiques virulentes de la part du PDG de Garda, qui vous reproche d’avoir investi dans la firme de sécurité Allied, qui veut faire une offre sur la firme G4S, à qui on reproche son bilan désastreux en matière d’ESG. Que répondez-vous à ces accusations ?

D’abord, au moment où on se parle, il n’y a pas d’offre de la part d’Allied sur G4S, il y a des intentions, mais il y a une seule offre et c’est celle de Garda. La Caisse ne lésine pas sur les impacts ESG, on a une équipe importante qui passe au tamis chacune des entreprises dans lesquelles on investit.

On n’a pas de critères ESG malléables. Est-ce qu’il y a des correctifs qui doivent être apportés sur des enjeux, c’est possible. Il peut y avoir des activités dont on exigerait qu’elle se départisse. On ne fait pas de compromis là-dessus, c’est la réputation mondiale de la Caisse qui est en jeu.

Un mot en terminant sur trois de vos participations importantes dans Alstom, SNC-Lavalin et la cimenterie McInnis. Où en êtes-vous dans ces dossiers ?

On est très satisfaits de la transaction avec Alstom, qui va faire de nous l’actionnaire de référence avec 18 à 19 % des actions de ce grand groupe de transport ferroviaire, le deuxième en importance au monde derrière les Chinois. La valeur au coût de la transaction est de 4 milliards, ce qui va en faire le plus gros investissement du portefeuille global de la Caisse.

On est un investisseur patient dans SNC-Lavalin et on est d’accord avec la stratégie de repositionnement de l’entreprise, qui délaisse le secteur de l’ingénierie-construction et les ressources naturelles. SNC-Lavalin est un acteur stratégique pour le Québec et le développement de nos infrastructures.

Enfin, pour notre investissement dans Ciment McInnis, on l’a déjà dit et on le répète, ce n’est pas le rôle de la Caisse d’être un opérateur de cimenterie. On attend de trouver un opérateur stratégique et on ne parle pas en termes de radiation d’actifs pour cet investissement.