(Ottawa) La deuxième vague de la COVID-19 creuse davantage le déficit fédéral : il atteindra un sommet historique d'au moins 381,6 milliards de dollars durant l’exercice financier en cours, confirme la ministre des Finances Chrystia Freeland dans son énoncé économique déposé lundi à la Chambre des communes.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Mais la ministre prévient que le manque à gagner pourrait atteindre les 398,7 milliards si la crise sanitaire devait s'aggraver au cours des prochains mois au point d'exiger l'imposition de nouvelles restrictions. Le déficit sera d’au moins 121,2 milliards en 2021-2022, et d’environ 50,7 milliards durant l’exercice financier suivant, a ajouté Mme Freeland dans son énoncé qui contient des projections financières pour les cinq prochaines années. C’est la première fois que le gouvernement Trudeau se livre à un tel exercice hasardeux depuis le début de la pandémie en mars.

En plus de mettre en œuvre une série de nouvelles dépenses ciblées pour soutenir les travailleurs et les entreprises dans son énoncé qui a pris l’allure d’un mini-budget, Mme Freeland annonce un ambitieux plan de relance qui variera de 70 à 100 milliards de dollars sur trois ans. Ce plan sera lancé dès que la COVID-19 ne sera plus qu’un mauvais souvenir, soit vers le troisième trimestre de 2021.

Le but est de créer au moins un million d’emplois de sorte que le pays retrouve le niveau d’emplois d’avant la pandémie – un objectif qui pourrait prendre quatre ans à se matérialiser. Cela veut dire qu’il faudra ajouter les coûts associés à ce plan de relance aux déficits des trois prochains exercices financiers.

Les déficits pourraient aussi être plus imposants encore si le premier ministre Justin Trudeau cède aux pressions de ses homologues des provinces qui réclament une hausse des transferts en santé de 28 milliards de dollars par année. Une rencontre au sommet des premiers ministres doit avoir lieu le mois prochain pour discuter de cet épineux dossier.

Le plan de relance que souhaite mettre en branle Ottawa sera élaboré au cours des prochains mois, et il mettra l’accent sur la lutte aux inégalités sociales et la transition vers une économie plus verte. La ministre Freeland devrait annoncer les grands pans de ce plan dans le prochain budget, prévu au printemps.

« La crise actuelle est le plus grand défi que notre pays ait eu à relever depuis la Seconde Guerre mondiale. C’est le choc économique le plus grave que nous avons connu depuis la Grande Dépression, et la crise de santé publique la plus grave que nous ayons connue depuis la grippe espagnole, il y a cent ans. Il est important que les Canadiens sachent que le gouvernement fédéral sera là pour les aider à traverser cette crise, quoi qu’il arrive », a affirmé la ministre Freeland dans son discours à la Chambre des communes.

Alors que des vaccins seront vraisemblablement disponibles aux Canadiens au début de la nouvelle année, la ministre a voulu donner de l’espoir à ceux qui ne voient pas la lumière au bout du tunnel.

« La lutte contre la COVID-19 se poursuit. Mais il y a maintenant une lumière au bout du tunnel. Après l’hiver, vient le printemps. Nous avons un plan de croissance. Lorsque le virus sera maîtrisé et que l’économie sera prête, nous mettrons en œuvre un programme de mesures de stimulation de trois ans, à hauteur d’environ 3 % à 4 % du produit intérieur brut (PIB), afin de relancer l’économie », a-t-elle souligné.

Le plan, promet la ministre Freeland, comprendra « des investissements judicieux et limités dans le temps » qui apporteront une contribution « rapide et de longue durée à notre prospérité future, à notre qualité de vie, à notre compétitivité et à la transformation verte de notre économie ».

Et la reprise qui s’ensuivra devra être « féministe » et fignolée de manière à permettre aux jeunes de dénicher de nouvelles compétences, aux Canadiens racisés et aux autochtones à réaliser leur plein potentiel en participant au marché de l’emploi, a dit la ministre.

Si la majeure partie des investissements du plan de relance devra attendre l’arrivée d’un vaccin et que la menace d’autres éclosions et de fermetures d’entreprises se soit dissipée, la ministre Freeland a jugé que certaines mesures peuvent être lancées rapidement pour donner de l’oxygène à l’économie.

Ainsi, le gouvernement Trudeau entend investir 2,6 milliards de dollars au cours des sept prochaines années à compter de cette année pour accorder 700 000 subventions pouvant atteindre 5000 $ chacune pour aider les propriétaires de maison à effectuer des rénovations écoénergétiques. Il entend aussi consacrer 150 millions de plus sur trois ans à compter de l’an prochain pour construire de nouvelles bornes de recharge à l’échelle du pays pour les véhicules à émission zéro.

Le gouvernement propose aussi d’investir 274,2 millions de dollars de plus dans la formation pour aider les personnes les plus touchées par la pandémie — les femmes marginalisées, les Autochtones, les personnes handicapées et les immigrants — au cours des deux prochaines années.

Comme elle l’avait indiqué dans une entrevue à La Presse, la ministre Freeland jette aussi les bases d’un réseau national de garderies qui s’inspire largement du Québec. À cette fin, elle propose la création d’un Secrétariat fédéral de l’apprentissage et de la garde des jeunes enfants. Doté d’un financement annuel d’environ quatre millions de dollars, ce secrétariat jouera un rôle de premier plan pour élaborer une stratégie nationale et convaincre les provinces de participer à un tel réseau.

« Le budget de 2021 décrira un plan visant à offrir des services de garde abordables, accessibles et de grande qualité, et ce, d’un océan à l’autre. Ce plan est féministe, il va sans dire », peut-on lire dans l’énoncé économique.

Dans l’intervalle, le gouvernement compte instaurer un soutien temporaire jusqu’à 1200 $ en 2021 pour chaque enfant de moins de six ans pour les familles à revenu faible et moyen qui ont droit à l’Allocation canadienne pour enfants. Cette mesure temporaire devrait bénéficier à environ 1,6 million de familles et devrait coûter environ 2,4 milliards de dollars.

Pour améliorer le sort des travailleurs essentiels comme ceux qui œuvrent dans les foyers de soins de longue durée, le gouvernement Trudeau entend aller de l’avant avec l’établissement de normes nationales et veiller à fixer de meilleures conditions de travail, en mettant notamment sur pied un mécanisme d’épargne-retraite pour les travailleurs touchant un salaire faible ou modeste, en particulier ceux qui n’ont pas de couverture de retraite au travail.

Et pour donner un coup de pouce financier supplémentaire aux étudiants, Ottawa propose d’éliminer les intérêts sur les prêts étudiants canadiens et le prêt canadien aux apprentis pour 2021-2022. À elle seule, cette mesure coûtera 329,4 millions de dollars touchera 1,4 million de Canadiens.

En matière de logements locatifs abordables, le gouvernement fédéral entend accorder un financement supplémentaire de 12 milliards de dollars en nouveaux prêts sur sept ans à compter de 2021-2022, faisant presque doubler la capacité de prêt de la SCHL à 25,7 milliards de dollars pour des prêts à faibles intérêts. Ottawa prévoit que cette mesure permettra la construction de 28 500 logements locatifs supplémentaires.

Dans son discours, Mme Freeland a rappelé que depuis le début de la crise, Ottawa a dépensé 8 dollars sur les 10 dollars qu’ont investis les divers gouvernements pour soutenir les familles, les travailleurs et les entreprises.

Résultat : l’encre rouge qui continue de couler à Ottawa fera passer la dette accumulée du gouvernement fédéral de 721 milliards cette année à 1107 milliards de dollars en 2021-2022, et à 1228 milliards de dollars en 2022-2023. Si les projections fédérales tiennent le coup au cours des cinq prochaines années, la dette devrait s’établir à 1378 milliards en 2025-2026.

À ce sujet, la ministre Freeland a soutenu que le gouvernement fédéral a pris les moyens pour éviter une crise des finances publiques comme celle qu’a connue le Canada dans les années 1990. Ottawa profite largement des taux historiquement faibles « pour verrouiller la dette à des taux abordables pour les décennies à venir ».