(Ottawa) Le gouvernement fédéral a non seulement « l’obligation morale » de soutenir les familles, les travailleurs et les entreprises durant la pandémie, mais il a aussi « l’obligation économique » de le faire s’il veut assurer une relance rapide une fois que la COVID-19 sera vaincue, estime la ministre des Finances Chrystia Freeland.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Cette relance sur laquelle la ministre planche déjà devra comporter des investissements autant dans les infrastructures « physiques » qui permettront d’augmenter la productivité de l’économie que dans les infrastructures « sociales » telles qu’un système de garderies qui permettront de réduire les inégalités, a affirmé Mme Freeland dans une entrevue accordée à La Presse vendredi.

Pour l’heure, le gouvernement Trudeau continuera d’investir les sommes qui s’imposent pour aider les Canadiens à affronter la deuxième vague qui frappe déjà durement plusieurs régions du pays.

« C’est absurde et c’est impossible de demander aux gens qui ne vont pas au travail, de demander aux entreprises de fermer leurs portes sans donner l’aide nécessaire. Alors, si nous voulons avoir une société qui est prête à réagir comme il faut, nous devons mettre en place l’aide économique suffisante », a affirmé Mme Freeland dans un excellent français.

À ceux qui s’inquiètent de voir le gouvernement fédéral sombrer dans une spirale d’endettement comme dans les années 1970 à 1990, Mme Freeland se montre rassurante.

D’abord, le bilan financier du gouvernement fédéral demeure solide. Malgré les emprunts colossaux des derniers mois — le déficit pourrait friser les 350 milliards de dollars cette année-les taux d’intérêt sont à un niveau historiquement bas. Résultat : Ottawa devrait payer moins cette année en frais d’intérêt pour financer la dette accumulée même si celle-ci dépassera le cap sans précédent des 1000 milliards de dollars.

Ensuite, les dépenses historiques durant la pandémie ne seront pas récurrentes. « La vaste approche que nous adoptons sur le plan budgétaire pour lutter contre le coronavirus ne s’étendra pas à l’infini. Elle a ses limites et elle sera mise en place temporairement. Un gouvernement sensé et prudent s’impose des limites, au lieu d’attendre que les forces extérieures brutales des marchés de capitaux internationaux s’en chargent », a lancé Mme Freeland.

Mais si les gouvernements ont appris une leçon de la crise financière de 2008, c’est qu’il ne faut pas mettre fin prématurément aux programmes d’aide. Car pourrait affecter la solidité de la reprise.

« Nous savons que le coronavirus ne sera pas éternel. La pandémie va finir. Et quand la pandémie sera passée, ce sera le moment d’avoir une relance économique complète, forte et rapide. Mais si beaucoup de nos petites et moyennes entreprises ferment pendant la pandémie et que les gens n’ont plus d’argent, ce sera très difficile pour notre pays d’avoir un relance forte », a-t-elle fait valoir.

La ministre a confirmé dans un discours fleuve prononcé vendredi matin lors d’une rencontre virtuelle avec les membres de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain qu’elle compte préciser « les règles et les limites budgétaires » que s’imposera le gouvernement Trudeau au cours des prochaines années quand elle fera sa première mise à jour économique et financière cet automne.

En entrevue à La Presse, Mme Freeland a affirmé qu’une relance complète de l’économie canadienne prendra encore plusieurs mois. « Je crois que l’on doit être franc et on doit admettre qu’une relance complète sera possible seulement après que le virus sera vaincu », a-t-elle avancé.

Mais elle planche déjà sur les volets de cette relance. Outre les investissements dans les « infrastructures physiques », elle envisage des investissements dans les infrastructures sociales. Le but : reprendre la lutte contre les inégalités sociales.

« Une des pires choses du coronavirus, c’est un virus qui a attaqué au premier rang les plus vulnérables dans notre société, les pauvres, les aînés, les gens racialisés. On le voit dans les statistiques. On voit qui a perdu son emploi. On voit qui a plus d’argent maintenant et qui a moins d’argent. C’est très clair que ce virus est un virus qui a ciblé davantage les gens les plus vulnérables de notre pays. C’est une chose terrible », a avancé la ministre.

« Nous devons être conscients de cela dans notre politique de relance. Et la relance sera robuste seulement si on aura une relance qui est aussi ciblée pour aider ceux qui ont souffert le plus. Ce sont les femmes, les gens moins payés dans le secteur des services. Ce ne sera pas facile parce que ce sera nécessaire d’avoir un plan de relance qui est un peu différent des plans de relance qu’on a en général quand on a une récession dans le passé », a-t-elle affirmé.

À cet égard, elle cite le Québec en exemple, qui s’est doté d’un système de garderies universel il y a plus de 20 ans. « Le Québec a démontré pour tout le pays qu’avoir les garderies est vraiment une infrastructure sociale qui fonctionne au niveau économique. Les économistes québécois que je consulte, et je le fais, ils me disent tous que les garderies donnent de si bons résultats économiques que la croissance de l’économie grâce à la participation des femmes à l’économie, ça paie pour les garderies. Ce n’est pas une théorie économique. C’est la réalité que l’on voit au Québec », a-t-elle dit.

« Le Québec ne comprend peut-être pas à quel point cette initiative québécoise est une réussite. Le Québec a, dans le cas des femmes qui ont un enfant de moins de trois ans, le niveau de participation au marché de l’emplois le plus élevé dans le monde. C’est un résultat formidable. Je pense que le reste du Canada doit vraiment regarder ce que le Québec a déjà fait et je pense que nous devons apprendre les leçons du Québec ».