Tout est relatif, surtout en économie. Dans ce portrait budgétaire fédéral, justement, les chiffres sont tellement gros que la seule façon de les apprécier est de les analyser de façon relative.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Premier élément : le déficit de 343 milliards. Personne n’est surpris que ce soit un très gros chiffre, on s’entend. Mais de cette ampleur ? Jamais. À la mi-juin, le Directeur parlementaire du budget (DPB) avait estimé le déficit annuel de l’année en cours à 256 milliards. Le déficit prévu par le ministre des Finances, Bill Morneau, est donc plus gros que prévu de 87 milliards, ou 34 %, wow !

Certes, le DPB n’avait pu tenir compte de la prolongation de huit semaines de la Prestation canadienne d’urgence (PCU), sauf que cette prolongation n’explique vraisemblablement que le quart de la différence de 87 milliards.

L’explosion du déficit est attribuable à la chute des recettes provoquée par la récession COVID-19 (81 milliards), à laquelle s’ajoute le boom de 227 milliards des dépenses, notamment la PCU (73 milliards) et la subvention salariale aux entreprises (82 milliards).

Ce déficit, c’est le plus important depuis la Seconde Guerre mondiale. Il représente 15,9 % de l’activité économique annuelle, mesurée par le produit intérieur brut (PIB). L’an dernier, le déficit fédéral, qu’on jugeait important à 34 milliards, représentait 1,5 % du PIB. C’est dire à quel point le virus fait mal.

Deuxième élément : la dette. Intuitivement, on serait porté à penser que la dette contractée sur les marchés augmentera cette année de l’équivalent du déficit, soit 343 milliards. Eh bien, non.

À ce déficit, il faut ajouter des prêts et des placements faits par le fédéral à des sociétés d’État ou pour des programmes d’assurance hypothécaire. Ces opérations non budgétaires avoisinent les 126 milliards, ce qui est 10 fois plus important que l’an dernier, si bien que la dette contractée sur les marchés bondira plutôt de 471 milliards d’ici le 31 mars 2021.

La dette contractée sur les marchés passera donc de 765 à 1236 milliards, soit un très gros bond relatif de 62 % ! Il faudra des années pour s’en remettre.

La dette fédérale nette, une fois qu’on a soustrait les actifs financiers, est un peu moindre, à 1060 milliards. Elle représente maintenant 49,1 % du PIB, un bond de 18 points de pourcentage sur l’an dernier.

Ce niveau relatif de dette est fort important, mais il faut savoir qu’elle atteignait ce niveau durant les années 90. Les compressions du ministre des Finances d’alors, Paul Martin, notamment sur le dos des provinces, combinées à la forte croissance économique, l’ont fait reculer jusqu’au creux des cinq dernières années.

La comparaison avec les autres grands pays est une autre façon de juger de notre situation financière relative. Les mesures anti-COVID et la dette fédérale sont-elles importantes en regard des autres pays, toutes proportions gardées ?

Au Canada, l’aide directe et les reports d’impôts (fédéral et provincial combiné) pour traverser la pandémie représentent 13,8 % du PIB. Il est au 2e rang des hauts niveaux des pays du G7, après l’Allemagne (14,2 %). En comparaison, ce soutien représente 11,2 % du PIB aux États-Unis, et seulement 5,6 % du PIB au Royaume-Uni et 5 % en France.

Ailleurs, il n’y a souvent pas eu de soutien aux étudiants, aux aînés ou aux entreprises pour leur loyer commercial. Les PME ont aussi reçu moins d’aide gouvernementale.

Le Canada est intervenu plus massivement qu’ailleurs, donc, mais il faut dire que nous avions une situation relativement plus saine que dans les autres pays. Aux fins de la comparaison, le Fonds monétaire international (FMI) retranche de la dette les régimes de retraite publics (Régime des rentes du Québec et Régime de pension du Canada).

Avant la crise, selon le FMI, la dette des administrations publiques du Canada (fédéral, provincial et municipal) avoisinait les 26 % du PIB, comparativement à 70 % au Royaume-Uni, 84 % aux États-Unis et 90 % en France. Et même après les mesures, la dette canadienne demeurera l’une des plus faibles du monde industrialisé, malgré l’hécatombe du coronavirus.

En somme, la COVID-19 a frappé plus durement nos finances publiques qu’ailleurs, mais notre meilleure santé financière nous le permettait. Et malgré tout, nous conservons une situation plus saine.

S’il y a un reproche à faire à ce budget, c’est l’absence de projections à plus long terme. Comment se porteront nos finances publiques aux années 2 ou 3 de la pandémie ? Quelle part du déficit est non récurrente ? Peut-on imaginer qu’à l’année 2, l’essentiel des 228 milliards de mesures aura pris fin, dégonflant le déficit d’autant ?

Seule indication : Bill Morneau juge que le PIB reculera de 6,8 % cette année, avant de remonter de 5,5 % l’an prochain, comme le prévoit la moyenne du secteur privé. J’aurais apprécié une fourchette de déficits pour les trois prochaines années.