(Washington) Un ancien haut responsable de la Banque centrale américaine a jeté un pavé dans la mare mardi enjoignant la Fed à s’opposer directement à Donald Trump et à sa politique commerciale qui « détériore les perspectives économiques ».

Virginie MONTET
Agence France-Presse

Bill Dudley, l’ancien président de la Fed de New York, suggère même dans un  éditorial publié sur Bloomberg News, que l’éventuelle réélection de M. Trump « présente une menace pour l’économie des États-Unis et de la planète ».

Il invite donc la Banque centrale à ne pas hésiter à prendre une position politique et à « réfléchir aux conséquences de ses décisions sur le résultat (de l’élection présidentielle) en 2020 ».

Il est rare qu’un ancien membre de la Fed s’exprime de façon aussi radicale vis-à-vis du pouvoir politique.

Un porte-parole de la Réserve fédérale a rapidement réagi, déclarant que les décisions de politique monétaire de la Fed « étaient seulement guidées par les mandats assignés par le Congrès qui sont la stabilité des prix et l’emploi maximum ». « Les considérations politiques ne jouent absolument aucun rôle », a-t-il indiqué à l’AFP.

M. Dudley, qui a quitté la Fed en 2018 et est maintenant chercheur à Princeton University, craint qu’une politique monétaire plus accommodante comme le réclame Donald Trump, ne puisse « encourager le président à encore plus d’escalade dans la guerre commerciale et risquer davantage une récession ».

Bill Dudley s’interroge sur la stratégie à suivre pour la Fed : « devrait-elle atténuer les dommages (de la guerre commerciale) en fournissant un stimulus ou refuser de jouer ce jeu ? ».

« Si le but ultime est de promouvoir une économie saine, la Fed devrait vraiment considérer la seconde solution », ajoute ce responsable.

Récession ou réelection

Donald Trump ne cesse de critiquer et de faire pression sur la Fed pour qu’elle baisse ses taux alors que la croissance du pays tourne encore autour de 2 % et que le taux de chômage est proche de son plus bas niveau en cinquante ans.

Selon M. Trump, des taux moins élevés entraîneraient notamment le dollar à la baisse, ce qui rendrait les exportations américaines plus compétitives alors que la guerre commerciale avec Pékin bat son plein.

Peu après la publication de l’éditorial musclé de M. Dudley, Donald Trump a tweeté que la Fed prenait « plaisir à contempler les difficultés des manufacturiers à exporter, pour le bénéfice des autres pays ».  

Vendredi, il avait aussi laissé entendre que Jerome Powell, le patron de la Banque centrale qu’il a lui-même nommé il y a un an et demi, était un « ennemi » du pays.

La Fed a déjà réduit les taux d’intérêt d’un quart de point de pourcentage fin juillet. Les marchés s’attendent à ce qu’elle le fasse de nouveau lors de sa prochaine réunion monétaire le 18 septembre.

« La guerre commerciale avec la Chine continue de miner la confiance des entrepreneurs et des consommateurs », affirme M. Dudley évoquant un « désastre manufacturier en marche », alors que ce secteur s’approche de la récession.  

La production manufacturière américaine a été dans le rouge quatre fois au cours des six derniers mois.

Position intenable

« Je comprends bien que le désir de la Fed d’être apolitique », poursuit M. Dudley mais « les attaques de Trump sur M. Powell et l’institution ont rendu cette position intenable ».  

Face à ces multiples attaques, M. Powell a toujours botté en touche, affirmant que la Fed était « indépendante » et ne prenait pas les facteurs politiques en considération.

Mais, comme l’a remarqué M. Dudley dans son éditorial, M. Powell semble « au fait » du dilemme selon lequel la Fed risque de faire « empirer les choses » en permettant à Donald Trump, grâce à une politique monétaire accommodante, d’aller encore plus loin dans la guerre commerciale et les risques qui y sont associés.

Le patron de la Fed a en effet affirmé vendredi que la Banque centrale n’avait « pas de mode d’emploi » pour traiter des conflits commerciaux.

Selon M. Dudley, le Comité monétaire doit choisir : favoriser la voie « désastreuse » vers l’escalade de la guerre commerciale ou bien « envoyer le message clair que si le gouvernement poursuit dans cette voie, le président risque de perdre la prochaine élection ».

Richard Fisher, ancien président de la Fed de Dallas, interrogé par CNBC mardi a trouvé que Bill Dudley, son ancien collègue, allait « un petit peu trop loin ». Mais il a jugé que la Fed devrait faire savoir que « ses actions ne peuvent pas résoudre les incertitudes créées par les tensions commerciales ».

M. Fisher a rappelé aussi « la longue histoire » des pressions sur l’institution. Il est ainsi revenu sur le cas d’Arthur Burns, qui, à la tête de la Fed, avait obtempéré aux desiderata de Richard Nixon de ne pas relever les taux, ce qui provoqua une hyper-inflation quelque temps plus tard. « C’est le président de la Fed le moins respecté » de tous, a assené M. Fisher.