On en parle peu parce qu’elles sont loin. Mais des PME francophones ont fleuri un peu partout au Canada. Au programme cet été : tourisme entrepreneurial ! Aujourd’hui : le chantier naval A.F. Thériault et fils, en Nouvelle-Écosse

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Autour du chantier naval A.F. Thériault et fils, les marées ont une amplitude de 5,5 m – l’équivalent d’un édifice de deux étages.

Il est situé dans la baie Sainte-Marie, à Meteghan River, sur la côte ouest de la Nouvelle-Écosse. L’endroit est idéal pour les réparations de navires à marée basse.

Le directeur général d’A.F. Thériault s’appelle Gilles Thériault. Ce n’est pas un hasard. L’entreprise a été fondée en 1938 par son grand-père Augustin F. Thériault, relayé par « [son] père et ses frères après ça », indique l’homme de 52 ans.

PHOTO FOURNIE PAR A. F. THÉRIAULT

Souvenir d’une autre époque : les employés du chantier A. F. Thériault, après la guerre.

En 80 ans, l’entreprise a construit plus de 900 navires de jusqu’à 45 mètres de longueur, en bois d’abord, puis en acier, en aluminium et en composites.

Des bateaux-pompes pour le Massachusetts. Des patrouilleurs pour la GRC. Des bateaux de plaisance. Des bateaux de pêche de tous types.

« Une belle histoire ! C’est ça qu’on se dit, il n’y a pas de doute », lance Gilles Thériault.

Souvenirs

Gilles Thériault a grandi dans la région, « à la baie Sainte-Marie ».

Il donne l’information comme une évidence. C’est la baie des francophones.

L’étroite baie, longue de 55 km, est accolée à la baie de Fundy. Champlain lui a donné le nom de la sainte Mère, dont l’étoile, Stella Maris, orne le drapeau acadien.

Son ancêtre Jean, commun à presque tous les Thériault d’Amérique, s’était établi à Port-Royal, à 90 km de distance, en 1632.

PHOTO FOURNIE PAR A. F. THÉRIAULT

Gilles Thériault, directeur général du chantier A. F. Thériault et fils

Impressionnante persistance...

Gilles Thériault a fait ses études primaires et secondaires en français. « À la baie Sainte-Marie. »

Se rappelle-t-il sa première visite au chantier ? « Le chantier a toujours fait partie de notre vie, si tu veux », déclare-t-il, pour signifier qu’on ne se souvient pas de sa première visite chez sa grand-mère. « Il y avait toujours une raison de venir au chantier. » Ne serait-ce que pour ressouder sa petite bicyclette brisée.

Après un cours d’usinage, il a commencé à travailler au chantier au début des années 90, dans le service de radoub (réparation navale). Après quelques années, il est devenu contremaître. « Ensuite, nos parents ont vieilli. Moi, mes cousins et mon oncle, qui est encore dans le chantier, on a pris le relais. »

Presque tous les matins, il arpente le vaste chantier. « On va voir avec ses yeux pour être sûr que tout marche bien. »

Et avec ses mains, ajoute-t-il. Car une coque se caresse.

Un chantier en chantier

Le chantier compte trois hangars de construction navale. Le vaste site est bordé par la baie, où donne une rampe de mise à l’eau, et par un bassin intérieur muni de deux cales sèches.

« Ça prend à peu près un an, bâtir un bateau, explique Gilles Thériault. On construit trois ou quatre bateaux par an. »

La révolution de l’internet grande vitesse leur a permis de « travailler avec n’importe qui à travers le monde ». « Ce n’est rien pour nous d’avoir les plans d’un bateau dessiné en Australie et de le construire ici en Nouvelle-Écosse. »

Entre 2013 et 2018, A.F. Thériault a livré cinq traversiers de passagers au port de Halifax, dans un contrat de plus de 20 millions. Actuellement, un homardier de 65 pieds est en construction.

Au printemps 2018, l’entreprise a lancé des travaux d’agrandissement d’une valeur de 6,6 millions.

« On a mis une cale sèche de 1500 tonnes. On a ouvert un nouveau bureau de 7000 pi2 plus moderne pour accompagner toute l’équipe. On a fait l’achat d’un remorqueur de 100 tonnes pour enlever les bateaux de l’eau, avec un endroit pour les lancer et les élever. On a acheté une grue de 80 tonnes. Ça fait pas mal ! »

L’équipe d’abord

L’homme est discret, peu loquace, et refuse de se mettre en évidence. « Je ne veux pas prendre toute la gloire », dit-il.

« On a travaillé avec l’équipe, toujours. C’est ça qu’on voudrait montrer : l’importance de travailler avec la communauté. Plus on travaille avec la communauté, plus la communauté va travailler avec toi. Comprends-tu ? »

PHOTO FOURNIE PAR A. F. THÉRIAULT

Les employés du chantier lors du lancement du cinquième traversier construit pour le port de Halifax, en septembre 2018

On comprend. L’histoire acadienne l’a démontré : la survie dépend de l’entraide, du soutien, de la solidarité. Pas de place pour les individualistes fanfarons ou les tireux de couverte.

L’entreprise dont il est le principal administrateur compte actuellement environ 185 employés, dont « la moitié qui est français, comme il faut ».

Est-il difficile de faire des affaires en français dans son secteur d’activité ?

« Hum, non… »

Comme pour en apporter la preuve, un téléphone sonne dans son bureau.

« Hi ! Je suis sur une autre ligne, I’ll call you back. »

« Non, reprend-il. En français ou en anglais, il n’y a pas de problème. »

Ses clients autour de la Nouvelle-Écosse et en Nouvelle-Angleterre sont surtout anglophones. « Les clients locaux sont français, parce que ce sont des pêcheurs de la région. »

Son fils de 21 ans étudie en administration à l’Université Sainte-Anne, la seule université francophone de Nouvelle-Écosse, située tout près, à Pointe-de-l’Église.

Peut-être se joindra-t-il à l’entreprise familiale ? « Il y a une chance… », répond-il prudemment.

L’héritage acadien est un patient chantier.

A.F. Thériault et fils

Fondation : 1938 Fondateur : Augustin F. Thériault Activités : construction et réparations navales Siège social : Meteghan River, Nouvelle-Écosse Employés : environ 185

Nouvelle-Écosse

Population : 923 598 Langue maternelle française : 29 465

Municipalité de Clare (Baie-Sainte-Marie)

Population : 8018 Langue maternelle française : 4775 Source : recensement 2016