Pressée par Wall Street et Donald Trump, la Fed a abaissé la semaine dernière les taux d’intérêt pour la première fois depuis 2008, au risque de faire éclater des entreprises américaines déjà gonflées au crédit.

Richard Dupaul Richard Dupaul
La Presse

Cela ne fera sans doute pas l’objet d’un film, mais sachez que des zombies hantent les zones ombragées de Wall Street.

Il ne s’agit pas des morts vivants si populaires au cinéma. Mais plutôt d’entreprises qui sont dans un tel état de fossilisation financière que leur existence tient à une injection constante de liquidités. Bref, ces sociétés zombies se nourrissent de crédit bon marché.

Dans une récente analyse, Bank of America/Merrill Lynch évalue qu’un cinquième des sociétés américaines font partie de cette bande peu recommandable.

Des noms ? Tesla, Uber et Pinterest, parmi les plus connues, qui n’enregistrent qu’occasionnellement des profits, sinon jamais. Leurs créanciers (et quelques investisseurs irréductibles qui rêvent de jours meilleurs) les gardent littéralement en vie.

Ce groupe et des milliers de PME américaines endettées effraient encore plus d’experts depuis que la Réserve fédérale (Fed) a réduit les taux d’intérêt, la semaine dernière – une première baisse en près de 11 ans. Car de nouvelles données font craindre que la banque centrale américaine joue avec le feu en desserrant son emprise sur le crédit.

15 500 milliards US de dettes

America inc. est déjà très endettée, plus même qu’elle ne l’était au début de la crise financière de 2008.

Selon l’Institut de la finance internationale (IFI), à Washington, les dettes des grandes sociétés américaines non financières (excluant les banques, les assureurs, etc.) atteignent actuellement quelque 10 000 milliards US, soit 48 % du PIB des États-Unis. Chose étonnante, cela se compare à 6600 milliards US, ou 44 % du PIB, en 2008.

Le portrait est encore plus troublant en intégrant les PME dans l’équation. Le total des dettes d’America inc. atteint alors les 15 500 milliards US, soit 74 % du PIB. L’équivalant des trois quarts de l’économie américaine.

Dans son dernier bulletin Global Debt Monitor, l’IFI a d’ailleurs placé la dette privée américaine sous surveillance (ou « amber light »), a récemment souligné le magazine Forbes.

De son côté, le Fonds monétaire international (FMI) a créé plus tôt cette année un nouvel indice, basé sur 18 paramètres, qui mesure le niveau d’endettement des entreprises. Mauvaise nouvelle : l’indice américain « est à son niveau le plus élevé dans l’histoire récente », a écrit en avril le FMI.

Dans son dernier rapport sur la stabilité financière mondiale, le FMI s’inquiète surtout de la qualité du crédit des entreprises américaines, car celles-ci contractent des emprunts de plus en plus risqués. L’encours total des obligations de type junk bonds, par exemple, a doublé aux États-Unis en 10 ans.

Lisez le rapport du FMI

C’est en partie pourquoi deux directeurs de la Fed ont voté la semaine dernière contre la décision de leur patron, Jerome Powell. Avec la baisse des taux, ils redoutent un autre dérapage financier.

Encore gérable

D’autres experts estiment néanmoins qu’il ne faut pas s’alarmer.

Dans une analyse publiée il y a deux semaines sur CNN Business, la banque Goldman Sachs énumère quatre raisons appuyant la thèse que l’endettement du secteur privé américain n’« est pas trop élevé ».

Notamment, les bas taux d’intérêt, la stabilité de l’économie et leurs solides entrées de fonds (cash flow) permettent aux sociétés américaines de gérer un tel niveau d’endettement. Surtout qu’elles ont moins de dettes à court terme qu’il y a 10 ans.

Lisez l’analyse de CNN Business (en anglais)

Les manufacturiers ont des problèmes

Il reste que des voyants rouges s’allument aux États-Unis.

Le secteur manufacturier s’est contracté au cours des deux derniers trimestres : -1,9 % au premier et -2,2 % au deuxième.

N’eût été l’industrie automobile, dont les ventes sont attendues en baisse d’ici la fin de 2019, ces replis auraient été encore plus marqués. 

Les manufacturiers sont donc vulnérables à un ralentissement économique et ils devront recourir à d’autres emprunts si la guerre commerciale avec la Chine s’éternise.

La dernière fois que la Fed a réduit ses taux directeurs, c’était à la mi-décembre 2008. La crise financière battait son plein, les États-Unis étaient en déflation et l’économie s’était contractée de 6,2 %. Il a fallu attendre sept ans pour que le loyer de l’argent, après avoir été ramené à zéro, reparte timidement à la hausse.

Tout a changé depuis. L’économie américaine connaît sa plus longue période de croissance de l’histoire moderne, le chômage est au plancher et la confiance est à des sommets.

ll reste à savoir pendant combien de temps les zombies américains pourront se nourrir au crédit.