Les paroles du gouverneur de la Banque du Canada Mark Carney, lors de son passage au congrès du syndicat TCA, mercredi à Toronto, ont étonné le monde financier.

Mis à jour le 24 août 2012
André Dubuc LA PRESSE

Certains s'interrogent sur la pertinence de critiquer les entreprises qui réussissent le tour de force d'engranger des liquidités dans une économie mondiale qui tourne au ralenti.

Deux gestionnaires de portefeuille se réjouissent de son appel à l'ordre et souhaitent que les entreprises y répondent favorablement.

Le gouverneur de la Banque centrale a pressé les entreprises assises sur une montagne d'argent de le distribuer à leurs actionnaires sous forme de dividendes ou de rachat d'actions si elles-mêmes ne savent pas quoi en faire autrement.

Selon des chiffres de Statistique Canada que M. Carney a cités, les entreprises non financières du pays ont maintenant des liquidités de 526 milliards, de quoi alimenter la croissance de l'économie canadienne qui en a bien besoin.

Son appel à l'ordre en a surpris plus d'un. «Est-ce que vous pouvez blâmer les entreprises d'avoir des liquidités plus abondantes qu'à l'accoutumée?», s'interroge Stéfane Marion, stratège et économiste en chef à la Financière Banque Nationale. Regardez aux États-Unis - au Canada, on dépend de ce qui se passe aux États-Unis -, on ne sait même pas quel sera l'impôt des sociétés dans trois mois», dit-il en référence à la présidentielle américaine en novembre.

M. Marion met la prudence des entreprises sur le compte des leçons tirées de la crise financière de 2008 et 2009. «Pendant des mois, il leur a été impossible de se financer», dit-il.

La croissance du PIB

De plus, l'économiste doute de l'apport véritable des dividendes sur la croissance du PIB. Dans les années 80, les détenteurs d'unités de fonds communs réinvestissaient 66% du dividende payé, ce pourcentage est maintenant rendu à 85%. En d'autres mots, le dividende ne tourne pas dans l'économie», soutient M. Marion.

Pour Yves-Thomas Dorval, président du Conseil du patronat du Québec, les entreprises sont réticentes à investir à cause de l'incertitude.

«Je ne connais pas beaucoup de gens d'affaires avisés qui, à ce moment-ci, investiraient des sommes de façon non prudentes dans des projets alors qu'il y a de l'incertitude économique. Si j'étais une entreprise, j'y penserais à deux fois avant d'investir ou de redonner en dividende à mes actionnaires parce qu'il y a de l'instabilité.»

Le président du CPQ ne se formalise pas que M. Carney fasse la leçon aux entreprises. «Il est opportun pour une entreprise de ne pas oublier que l'argent ne lui appartient pas.

Ultimement, il appartient aux actionnaires. L'entreprise doit être sérieuse dans son approche (à l'égard de ses liquidités) pour les actionnaires et pour la survie de l'entreprise.»

Du point de vue syndical, la priorité de l'entreprise est clairement de réinvestir l'argent dans sa modernisation. Il y va de sa pérennité.

«Redonner l'argent aux actionnaires, je vais vous avouer que je ne suis pas trop chaud», indique Louis Roy, président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), qui souligne, en passant, que les actionnaires sont bien souvent étrangers et que, par conséquent, les dividendes quittent le pays.

À défaut d'investir dans sa modernisation, l'entreprise serait mieux, d'après le syndicaliste, de renflouer la caisse de retraite déficitaire de ses employés avant de distribuer des dividendes spéciaux à ses actionnaires.

Des gestionnaires applaudissent

Chez les gestionnaires de portefeuille, deux d'entre eux applaudissent M. Carney pour sa prise de position.

«Beaucoup de nos entreprises très cycliques devraient sérieusement penser à redonner de l'argent à leurs actionnaires au lieu de parler des incroyables opportunités que la Chine nous réserve», dit Stephen Gauthier, chef des investissements chez le gestionnaire de portefeuille FIN-XO.

Il pointe du doigt les grandes sociétés canadiennes du domaine des ressources naturelles comme GoldCorp, Barrick, Potash et Teck. «Au Canada, il y a beaucoup d'entreprises qui investissent dans des projets qui ne rapportent pas», dit-il.

Selon lui, les propos de M. Carney ne tomberont pas dans l'oreille d'un sourd. «Les conseils d'administration vont en tenir compte. Est-ce que les PDG et les chefs de la direction financière vont en tenir compte? Ça reste à voir. Mais les administrateurs de société ont tendance à écouter les gens qui ont une grande notoriété.»

Marc-André Robitaille, gestionnaire de portefeuille des fonds de revenus de dividende AGF, est loin d'en être convaincu. «La nouvelle n'a pas fait réagir les analystes et les gestionnaires de portefeuille jusqu'à maintenant.»

Amateur de titres à dividendes, M. Robitaille se réjouit évidemment des propos de M. Carney. D'ailleurs, selon ses observations, les sociétés ont déjà commencé à augmenter le ratio de distribution des profits sous forme de dividende dans les dernières années. «Instinctivement, la proportion des compagnies du TSX qui paient un dividende est rendue très élevée», dit-il.

Selon le gouverneur de la Banque du Canada, les entreprises canadiennes qui regorgent de liquidités plus de 500 milliards en tout selon Statistique Canada devraient en distribuer une partie à leurs actionnaires, parce que ces fonds excédentaires représentent de « l'argent mort » pour l'économie, a-t-il indiqué.