Une fois, deux fois, trois fois... vendu. L'ex-géant technologique canadien Nortel s'est transformé en encanteur hier en amorçant la vente de ses derniers actifs - quelque 6000 brevets qui pourraient valoir jusqu'à 1,5 milliard de dollars, selon les experts.

Philippe Mercure LA PRESSE

Si on ne sait pas encore qui a misé combien pour acquérir ce qui a été décrit comme un «trésor technologique», on s'attend à ce que deux entreprises raflent le gros du magot: Google et Apple.

«Si ces entreprises sont vraiment intéressées par les actifs, elles vont miser de façon à les obtenir», croit Iain Grant, président de la firme d'analyse en télécommunications SeaBoard Group.

Cette vaste vente aux enchères - l'une des plus importantes à avoir été tenues dans le monde technologique - pourrait durer plusieurs jours. Le lot de brevets touche des technologies aussi diverses que la téléphonie sans fil, l'internet, les réseaux optiques et les semi-conducteurs.

L'événement représente la dernière grande dispersion des actifs de Nortel, ex-fleuron canadien des technos qui a déclaré faillite en 2009.

Si les noms d'Intel, d'Ericsson, de RXP Corporation et de l'entreprise chinoise ZTE ont aussi été mentionnés comme susceptibles de participer à l'encan, Apple et Google ont un avantage: elles ont les poches tellement pleines que personne ne pourra les suivre si elles décident de faire grimper les enchères. Aux dernières nouvelles, Google pouvait compter sur des liquidités de près de 37 milliards US, comparativement à 47 milliards US pour Apple.

Google a d'ailleurs déjà annoncé son intention de miser 900 millions US pour le lot de brevets. Les experts s'attendent à ce que les enchères grimpent pour atteindre 1,5 milliard US.

Les brevets sont de plus en plus prisés des entreprises technologiques parce qu'ils permettent de se prémunir contre les poursuites des concurrents qui les accusent d'utiliser leurs idées.

RIM à suivre

Plusieurs analystes suivront aussi la réaction de Research In Motion (RIM), géant techno canadien qui a un peu pris la place laissée vacante par Nortel à la Bourse de Toronto... et qui connaît des difficultés à son tour.

Iain Grant, du SeaBoard Group, souligne que si RIM n'a pas les ressources financières d'Apple ou Google, elle peut compter sur une motivation que n'ont pas les deux géants californiens: le «désespoir».

«Il est possible que les plus désespérés soient aussi ceux qui prêtent le plus attention à cet encan», croit le spécialiste.

Troy Crandall, analyste à la firme montréalaise MacDougall, MacDougall,&MacTier, croit aussi que RIM pourrait participer activement à l'encan lancé par Nortel.

«RIM a encore des liquidités. Plusieurs se demandent combien de temps ils survivront, mais il ne faut pas oublier qu'ils ne sont pas encore morts!», lance M. Crandall.

Mike Lazaridis, cochef de la direction de RIM, a d'ailleurs déjà décrit les brevets de Nortel comme un «trésor national».

À ceux qui déploreraient justement la perte de ces actifs canadiens aux mains d'intérêts étrangers, l'analyste Troy Crandall réplique qu'il est trop tard pour changer le cours des choses. Le Canada ne pourrait jamais intervenir pour garder la propriété intellectuelle de Nortel au pays sans entraver les règles les plus élémentaires du libre marché.

«De toute façon, c'est bien beau, avoir des brevets, mais si vous n'avez pas une entreprise capable de les utiliser, ça ne sert pas à grand-chose», souligne-t-il.

«C'est bien triste, mais notre trésor national a disparu le jour où Nortel a frappé le mur et a commencé à être démantelée. Aujourd'hui, tenter de sauver les brevets ne serait pas une façon réaliste de conserver la valeur au Canada», renchérit Chris Arsenault, associé principal du fonds de capital-risque iNovia.

L'argent récolté par la vente servira à rembourser certains créanciers, dont certains sont canadiens. Notons qu'il est peu probable que les petits actionnaires ou les retraités de Nortel bénéficient de cette vente.

La vente des actifs devra être approuvée par un tribunal américain le 11 juillet. On s'attend à quelques batailles juridiques, notamment de la part de Microsoft, qui avait conclu des ententes de licence basées sur des brevets de Nortel.

Chris Arsenault souligne que Nortel a beaucoup apporté au Canada, notamment en favorisant la création de petites entreprises et en donnant une crédibilité au secteur technologique canadien.

«Aujourd'hui, le temps est venu de penser au-delà de Nortel et ses brevets et de commencer à construire la prochaine génération de leaders», dit-il.