Juillet 2000. Six mois après le tournant du nouveau millénaire, ce n'est pas le bogue de l'an 2000 qui s'abat sur Michel Brûlé. C'est la fortune.

Publié le 4 déc. 2010
Philippe Mercure LA PRESSE

Natural Microsystems, de Boston, allonge 155 millions US pour acheter InnoMedia Logic, la boîte que M. Brûlé a fondée quatre ans plus tôt avec un partenaire.

Pour les deux hommes, c'est la consécration. Leur invention - des cartes électroniques capables de transformer un ordinateur de bureau en véritable centrale pouvant gérer appels téléphoniques, données et vidéos - a inquiété suffisamment les concurrents pour qu'ils s'approprient la technologie.

Après avoir travaillé comme un fou sur son projet pendant des années, Michel Brûlé se retrouve soudainement riche...et sans emploi.

Que ressent-il alors?

Le Franco-Ontarien d'origine hésite longuement avant de répondre.

«Je dirais un certain vide, finit-il par dire. Pendant longtemps, tu as beaucoup, beaucoup de stimulation - tant exaltante qu'angoissante. Et là, ça tombe.»

M. Brûlé prend alors trois résolutions. Se remettre en forme. S'occuper de son père malade. Et ne jamais reprendre les rênes d'une entreprise.

«J'ai un petit côté obsessionnel et je savais que ça pouvait devenir toxique pour moi», dit-il au sujet de cette dernière promesse.

Six mois plus tard, un appel de la directrice d'Investissement Québec, avec qui il a fait affaire lors de sa carrière d'entrepreneur, le tire de son repos.

«J'ai une compagnie de Bromont, lui dit-elle au bout du fil. Trois fondateurs. Ils cherchent un gars comme toi. Quelqu'un qui a de l'expérience, qui est capable d'investir et qui peut les aider.»

Michel Brûlé accepte de rencontrer les jeunes, qui viennent de lancer une boîte appelée Cogiscan. Cet ingénieur électrique de formation, qui fut l'un des tout premiers professeurs de l'École de technologie supérieure, est immédiatement intéressé par leurs systèmes d'automatisation destinés aux manufacturiers d'électronique.

M. Brûlé décide de faire sa part pour aider les jeunes entrepreneurs à percer. Il signe un chèque de plus de 150 000$ et accepte le poste de président du conseil d'administration qu'on lui offre.

Cette somme sera bonifiée significativement lors de rondes subséquentes, au cours desquelles M. Brûlé investit avec d'autres partenaires financiers.

«C'est plus facile de convaincre un partenaire d'investir quand on réinvestit soi-même, explique-t-il. Quand les bottines suivent les babines...»

D'ex-entrepreneur, Michel Brûlé devient donc ce qu'on appelle un ange financier. Un rôle qui lui convient à merveille: il lui permet de rester en contact avec l'innovation, mais sans porter le poids d'une entreprise sur ses épaules.

«Avec Cogiscan, je me suis senti comme le quatrième mousquetaire dans Les trois mousquetaires», lance-t-il.

Ce nouveau métier d'ange financier, M. Brûlé le prend au sérieux. Il tente de trouver d'autres gens qui le pratiquent pour mieux le comprendre.

«J'ai fait des recherches pour voir s'il y en avait, des anges financiers. J'avoue que je n'en ai pas trouvé au Québec. Il y en avait probablement, mais ils étaient cachés dans les placards.»

C'est à Toronto et Ottawa qu'il trouve des réseaux organisés où il peut échanger avec d'autres anges.

De l'autre côté du miroir

Michel Brûlé ne part toutefois pas de zéro en financement d'entreprise. Celui qui a participé au lancement de six boîtes technologiques a souvent fait affaire avec des financiers pour les convaincre d'investir dans ses projets.

«Les gens de capital-risque, j'ai pu les voir fonctionner, parce que c'est souvent moi qui m'occupais du financement. Ça m'a donné l'occasion de rencontrer des gens qui m'ont impressionné. En tant qu'entrepreneur, tu te demandes toujours ce qu'ils voient en toi.»

Car qui dit entreprise en démarrage dit risque, et Michel Brûlé est bien placé pour le savoir. Il faut l'entendre parler des véhicules autoguidés destinés aux grands entrepôts et dirigés par des «réflecteurs à bicycle pendus au plafond» qu'il a réussi à vendre à Pratt&Whitney et Canadian Tire avant de faire faillite.

«Ça prenait pratiquement un coup de chance pour que ça roule, lance-t-il. Disons que dans cette entreprise-là, j'ai appris tout ce qu'il ne fallait pas faire.»

D'où sa curiosité de voir des financiers s'intéresser à ses projets. «Mettons que quand tu es dans l'entreprise, tu es assez bien placé pour savoir ce qui peut mal aller! Et là, tu rencontres des gens qui te font confiance et tu ne sais pas trop pourquoi. Ça m'intriguait, cette affaire-là.»

Une curiosité qu'il assouvit en passant de l'autre côté de la clôture. Aujourd'hui, quand il rencontre des entrepreneurs à la recherche d'argent, il sait exactement ce qu'il veut trouver.

«Un management solide, et un produit dont le marché est international», énonce-t-il.

Après une décennie à pratiquer le métier d'ange, M. Brûlé a investi dans une dizaine d'entreprises. Il lui est arrivé de miser jusqu'à 5 millions sur une société, mais ses investissements typiques vont de 500 000$ à 1 million de dollars.

Chaque ange a sa stratégie et sa façon de veiller sur son investissement. «Moi, j'aime m'engager», dit M. Brûlé, qui occupe toujours un siège au conseil d'administration des entreprises où il investit, bien souvent celui de président du conseil. Mais pas question de l'exiger: il attend qu'on le lui offre.

M. Brûlé conserve toujours un portefeuille de cinq entreprises. «Quand il y en a une qui ferme ses portes ou que je vends, j'en prends une autre.»

Payant, le métier d'ange financier? «C'est très long, répond Michel Brûlé. Là où j'ai mes meilleures billes, je pense que j'en ai encore pour quelques années à attendre. Parce que je prends les compagnies pas mal au début.»

En le nommant ange de l'année, l'organisation canadienne des anges financiers, la National Angel Capital Organization, a souligné que M. Brûlé était un «ange financier avant son temps». L'organisation a aussi rappelé sa participation dans le lancement de FIER Longueuil (Fonds d'investissement économique régional), dans lequel il est encore actif.

Que signifie pour lui cette nomination? «Ça doit vouloir dire qu'il est temps que je prenne ma retraite!» lance-t-il, expliquant plus sérieusement qu'il espère qu'elle aidera à la notoriété d'Anges Québec, un regroupement d'une cinquantaine d'anges financiers qui s'organise pour encadrer le métier dans la province.

Entre temps, Michel Brûlé constate que les anges comme lui remplissent un rôle crucial que de moins en moins d'institutions semblent vouloir occuper: soutenir les très jeunes entreprises pour qu'elles puissent développer leurs idées.

«Actuellement, ce sont les FIER et les anges qui partent les business. Quand j'étais en affaires, ce n'était pas comme ça. Le Fonds de solidarité FTQ, la Caisse (de dépôt et placements), la BDC...Tout le monde faisait du démarrage!»

Il a bien pensé rejoindre un fonds de capital-risque plus important. Mais a choisi de garder le contrôle de son navire. «Il y a un petit côté artisan que j'aime beaucoup dans le métier d'ange», dit-il.