Pour se différencier, un cabinet d'avocats pancanadien mise sur la diversité. Serait-ce l'effet Obama?

René Lewandowski, collaboration spéciale

Pour se différencier, un cabinet d'avocats pancanadien mise sur la diversité. Serait-ce l'effet Obama?

Michel Brunet a perdu son pari. Il y a quelques mois, le président et chef de la direction de Fraser Milner Casgrain (FMC) avait «gagé pour le fun» avec ses trois fils que Barack Obama ne deviendrait pas président des États-Unis. Il l'espérait, mais comme beaucoup d'autres, ne se fiait pas aux sondages. Ses enfants, eux, étaient convaincus du contraire.

«Je ne croyais pas les Américains prêts à élire un Noir», dit l'homme de 57 ans, alors qu'il reçoit La Presse dans les tout nouveaux bureaux rénovés de FMC, de la Place Ville-Marie.

Michel Brunet n'a jamais été aussi content de s'être trompé. Car non seulement il se sent interpellé comme des millions d'autres êtres humains par le triomphe du candidat démocrate, mais cette victoire donne un peu de muscle, en quelque sorte, à l'orientation prise par son propre cabinet.

Il y a deux ans, à l'initiative de deux associés du bureau de Toronto -Kate Broer et Chia-yi Chua-, FMC a mis sur pied un comité pour promouvoir la diversité au sein du cabinet et dans la profession juridique.

La diversité, ça veut dire plus de femmes associées, plus de Noirs et d'avocats issus des communautés ethniques, plus de gais dans les grands cabinets. Mais cela veut surtout dire être plus équitable. «On veut choisir nos gens en fonction du mérite et pour les bonnes raisons», explique Michel Brunet.

La popularité de ce comité a pris le cabinet un peu de court. Rapidement, plus de 40 personnes se sont mobilisées pour y apporter leur contribution. Depuis, le cabinet a participé et contribué à toutes sortes d'initiatives; commandites de bourses d'études pour étudiants noirs en droit; aide financière à des organisations professionnelles de gais et de lesbiennes; participation des avocats à divers comités, conférences et colloques sur la diversité.

«Je me sens comme Barack Obama!» dit Robert Béland, 46 ans. Cet avocat spécialiste en droit immobilier chez FMC n'est pas noir. Il est gai, mais se sent un peu comme le président désigné parce que c'est la première fois qu'il s'ouvre sur cet aspect de sa vie à un journaliste. Trop longtemps, dit-il, il a gardé ce secret en lui. «Il y a 20 ans, j'aurais eu peur de perdre mon job en le dévoilant.»

C'est pourquoi les efforts de son cabinet pour promouvoir la diversité le comblent au plus haut point. Il estime que cela envoie le bon message aux jeunes homosexuels, surtout ceux qui habitent les régions éloignées. «Ça prouve qu'il y a de la place pour tout le monde dans un grand cabinet, du moment que tu le mérites», dit-il.

Parce que c'est rentable

À vrai dire, ce n'est pas tant par trop plein d'humanisme que FMC a décidé d'investir dans la diversité, que par souci de pérennité, voire même de rentabilité. C'est le grand patron qui l'admet sans détour. «Ce sont des valeurs auxquelles nous croyons, dit Michel Brunet. Mais elles servent bien notre organisation.»

Cela fait des années que les grands cabinets se chicanent pour l'obtention des meilleurs talents. Avec une population de plus en plus multiethnique, c'est dans ce bassin qu'ils doivent aujourd'hui piger.

Mais c'est surtout parce que les clients le demandent que les cabinets d'avocats y portent attention. On le sait peu, pourtant bien des grandes entreprises incluent aujourd'hui dans leurs appels d'offres des questionnaires pour mesurer la diversité des soumissionnaires. Des questions aussi directes que: combien de femmes sont associées? Embauchez-vous des avocats issus des minorités visibles? Des homosexuels?

Aux États-Unis, on est encore plus exigeant. Il y a quelques mois, Wal-Mart a carrément viré quatre cabinets d'avocats parce que ceux-ci ne faisaient pas assez d'efforts pour accroître la diversité dans leur équipe de juristes. Soixante millions de dollars en honoraires ont ainsi été transférés à des cabinets employant plus de femmes et d'avocats issus de minorités ethniques.

Et l'été dernier, le géant américain a annoncé avoir développé un logiciel pour surveiller le niveau de diversité de ses cabinets d'avocats. Avec ce logiciel, Wal-Mart pourra vérifier non seulement le nombre d'avocats «diversifiés» mais également le nombre d'heures facturées par eux!

«Au Canada, on n'en est pas encore rendu là», dit Michel Brunet.

Il n'empêche qu'on y arrivera un jour ou l'autre. En mai dernier, les associés de FMC ont inclus dans le plan stratégique du cabinet un volet diversité. Ce plan de cinq ans vise à faire de FMC un employeur de choix et à aider les avocats à améliorer leurs relations avec leurs clients. Pour y parvenir, le cabinet a décidé de procéder par une auto-analyse, une sorte d'introspection qui permettra à l'organisation de mieux se connaître.

Ainsi, depuis la semaine dernière, les quelque 1400 avocats et employés au Canada sont invités à répondre à un questionnaire en ligne pour mesurer leur perception du cabinet dans toutes sortes de domaines, dont la diversité. Êtes-vous gai? Lesbienne? Noir? Chinois? C'est le type de questions auxquelles ils devront répondre.

Les résultats du sondage seront connus à la fin du mois puis analysés par la suite. «Après, on devra agir, car les attentes seront grandes», dit Michel Brunet.

Sur ce point, il a bien l'intention de gagner son pari.

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