Patricia Gauthier a été la première employée de Moderna au Canada en décembre 2020. Comment a-t-elle monté l’organisation et géré l’arrivée de millions de doses de vaccin au pays ? Retour sur les multiples défis des 10 derniers mois.

Isabelle Dubé
Isabelle Dubé La Presse

Le 1er décembre 2020. Les Canadiens attendent avec impatience que des vaccins contre la COVID-19 soient approuvés et acheminés au Canada.

Au même moment, la Québécoise Patricia Gauthier est assise à son bureau en télétravail dans sa maison de Toronto avec ses deux enfants et son conjoint. Sa mission est d’obtenir l’approbation de Santé Canada et de faire venir 168 000 doses au pays avant Noël, tout en bâtissant une équipe de façon virtuelle. L’avocate de formation, qui a occupé différents postes chez GlaxoSmithKline au cours des 12 dernières années, vient d’être nommée à la tête de Moderna Canada, qui ne compte alors qu’une seule employée… elle-même.

« Quand je regarde tout ce qu’on a accompli en si peu de temps et tout ce qu’on a à faire dans les prochaines années, c’est assez impressionnant », confie Patricia Gauthier lors d’une entrevue en vidéoconférence avec La Presse, au cours de laquelle la directrice générale trace le bilan des 10 derniers mois. « En termes de défis, ça représente les quatre dernières années de ma carrière, qui, somme toute, me semblaient rapides et déjà pleines de défis. »

Si l’analogie de la construction d’un avion en plein vol est régulièrement utilisée pour illustrer l’ampleur de la tâche face à un virus inconnu, chez Moderna, on parle plutôt d’une fusée.

L’entreprise, qui ne prévoyait devenir une organisation commerciale qu’en 2024, devrait avoir livré 44 millions de doses au Canada d’ici décembre 2021, et ce, à l’aide d’une équipe canadienne toujours réduite, mais qui a grimpé à 10 employés.

On a commencé à développer un vaccin et, 12 mois plus tard, on amenait des doses au Canada avec une chaîne de montage qui n’existait pas, un vaccin qui n’existait pas. Ça tient du miracle.

Patricia Gauthier

Celle qui a toujours travaillé au sein d’immenses organisations a sauté avec beaucoup d’enthousiasme dans cette aventure, qui ravivait sa fibre entrepreneuriale, relate-t-elle. Un héritage de ses parents qui ont créé leur propre entreprise en Mauricie dans les années 1980.

Moderna Canada, une entreprise pharmaceutique de petite taille, permettrait de bouger plus vite, d’avoir un accès facile à la haute direction tout en contribuant à contrer la pandémie, prévoyait-elle. C’est ce qui s’est produit. Or, la directrice générale n’avait pas évalué l’ampleur de la tâche qui l’attendait.

Les défis d’une équipe réduite

Si les décisions se prennent plus rapidement, tous les employés ont de grandes responsabilités et un rôle essentiel à jouer, explique-t-elle. « On ne peut pas être trois dans une même réunion, parce qu’on est dix dans l’équipe. On doit vraiment se faire confiance et être clairs. Chaque personne compte vraiment et il n’y a nulle part où se cacher. »

Si, à son arrivée en poste, le portrait de l’employé idéal était flou, 10 mois plus tard, la directrice générale sait exactement ce dont elle a besoin pour maximiser les efforts de son équipe. « Je recherche des gens capables de porter plusieurs chapeaux, qui sont capables de se retourner, de dire : “Ce n’est pas dans ma description de poste, mais ce n’est pas grave, ça doit être fait et je le fais.” »

Moderna a aussi une culture d’entreprise exigeante au rythme soutenu. « La pharmaceutique veut avoir un impact sur les patients, mais n’est pas patiente, illustre-t-elle. C’est urgent, parce que si on attend trois mois, il y a un patient qui va en souffrir. »

Collaboration efficace avec Santé Canada

Au cours des 10 derniers mois, Patricia Gauthier a découvert à quel point la collaboration avec Santé Canada pouvait être efficace. Elle salue avec respect le travail des autorités réglementaires.

« D’habitude, quand on fait une étude clinique de phase 1, par exemple, on doit attendre qu’elle soit finie avant de fournir les données, parce que si on veut en soumettre de nouvelles, ça remet l’horloge à zéro. Là, tout roulait en parallèle et chaque fois qu’on avait des données, on les fournissait aux autorités réglementaires. »

Moderna, qui collabore activement avec les agences de santé publique canadienne et provinciales, aurait d’ailleurs souhaité que la population soit mieux informée de cette collaboration efficace et du processus de fabrication des vaccins. Car pendant que certains trouvaient que le vaccin n’arrivait pas assez vite, d’autres se sont méfiés justement de le voir arriver si vite.

« Des fois, je me dis que ça aurait été bien de passer un peu plus de temps à éduquer la population au sujet de la complexité de fabrication d’un vaccin et de la logistique. »

De grandes ambitions pour le pays

« Une chance que j’avais travaillé dans les vaccins avant d’arriver chez Moderna, parce que quand j’ai dû présenter mon plan pour le Canada à Stéphane Bancel, le PDG, 13 jours après mon arrivée en poste, je voyais déjà grand. Je voulais qu’on fasse des études cliniques ici, qu’on ait une manufacture et il était tout oreilles », raconte-t-elle.

D’où l’annonce faite en août dernier. Moderna construira une usine dans une province canadienne pour la fabrication de vaccins à ARN messager contre des virus respiratoires et collaborera avec des chercheurs de différentes universités. Pour l’instant, Moderna n’a pas d’échéancier.

Par contre, ce qui est sûr, c’est que l’entreprise a une douzaine de vaccins dans les cartons, qui seront développés au cours des quatre prochaines années, notamment contre la grippe, le VIH, le virus Zika, le virus Chikungunya et le virus respiratoire syncytial (VRS). Moderna souhaite aussi créer une combinaison de vaccins qui permettrait d’être immunisé contre trois virus à la fois au moyen d’une seule dose, en plus d’utiliser l’ARN messager pour lutter contre le cancer.

« Ce qui me garde allumée dans tout ça, c’est qu’on ne veut pas avoir un modèle d’affaires comme les autres pharmas. On veut réinventer le modèle avec l’énergie et la créativité d’un Amazon ou d’un Shopify », conclut-elle.