Le promoteur du projet a fait face virtuellement aux créanciers floués et au syndic

Julien Arsenault
Julien Arsenault La Presse

Luc Perrier jure que la faillite de Bel-Habitat, qui a plongé dans la tourmente une centaine d’acheteurs de maison à Laval, ne lui a pas permis de s’enrichir. Mais certaines pratiques du promoteur soulèvent des interrogations chez le syndic responsable du dossier, qui est allé jusqu’à dire qu’elles s’apparentaient à un « système de Ponzi ».

Celui qui dirigeait l’entreprise a eu l’occasion de s’expliquer publiquement, mercredi, à l’occasion d’une assemblée virtuelle des créanciers de 4 heures 25 minutes à laquelle participaient environ 200 personnes. Attendu de pied ferme, l’homme a été invectivé à plus d’une reprise par des acheteurs ayant fait affaire avec lui et qui craignent, dans bien des cas, de se retrouver les mains vides en raison de la tournure des évènements (voir la chronique à l’écran suivant).

Lire la chronique de Marie-Eve Fournier: Le désespoir et la colère

« Je suis sincèrement désolé des conséquences pour tout le monde, a dit M. Perrier, en exprimant des remords. Je suis très à l’aise avec l’argent dans Bel-Habitat. L’argent a servi à payer des comptes, des fournisseurs, des salaires d’employés. Je suis triste que les gens pensent que je suis parti avec un paquet d’argent. Ce n’est pas le cas du tout. Sincèrement, j’ai tout réinvesti dans ma compagnie. Je suis désolé. Ça implique beaucoup de monde, ça implique une tragédie. »

CAPTURE D’ÉCRAN DE L’ASSEMBLÉE VIRTUELLE DES CRÉANCIERS

Luc Perrier

Les 118 familles se demandent ce qu’il est advenu des sommes versées à l’entreprise. Elles risquent de tout perdre après avoir payé, à la demande du promoteur immobilier, des acomptes largement supérieurs aux 50 000 $ garantis par le Programme de garantie des maisons neuves. Pendant l’assemblée, certaines ont relaté avoir agi de la sorte parce que Bel-Habitait exerçait des pressions et brandissait la menace de ne pas construire si des dépôts plus importants n’étaient pas versés. Rien ne garantit qu’il y aura des sommes à partager entre les créanciers au terme du processus en cours. La somme préliminaire a été estimée à 1 million par le syndic.

À lire aussi: Une faillite aux « apparences douteuses »

En plus des victimes dans cette affaire, parmi lesquelles figurent également des fournisseurs impayés, Jean Gagnon, responsable du dossier pour la firme Raymond Chabot, avait également des questions. Il a assuré qu’il y aurait une enquête.

« Comme syndic, cela fait assez longtemps que je pratique pour avoir les mêmes questions que tous, a dit M. Gagnon. [Les sommes de] 30, 40 millions des consommateurs, des prêteurs garantis et des fournisseurs […] [sont] allé[es] où ? J’imagine qu’à travers les comptes de banque, on va savoir comment l’argent a été utilisé et s’il y a eu fraude. »

Le syndic ignore par ailleurs s’il sera payé, tant les coffres sont à sec.

À plus d’une reprise, M. Perrier a convenu qu’il se servait du dépôt obtenu pour une maison afin de notamment financer la construction de nouvelles habitations. Il ignorait que cette pratique allait à l’encontre des règles de l’assureur Garantie de construction résidentielle.

Après avoir interrogé l’homme d’affaires sur cette question, Henri Tang, qui figure parmi les acheteurs floués, a par la suite demandé à M. Gagnon s’il estimait que l’expression « système de Ponzi » s’appliquait.

« Écoutez, oui, on peut comparer ça à un système de Ponzi, a répondu M. Gagnon. Quand on prend le dépôt d’un consommateur pour payer la construction d’un autre consommateur, cela peut être comparé à un Ponzi. Je ne peux pas me prononcer [sinon pour] dire : oui, ça ressemble pas mal à du Ponzi. »

Débâcle rapide

Selon la version de M. Perrier, c’est au mois de mars que la situation financière de Bel-Habitat a commencé à se détériorer rapidement. Évoquant des coûts plus élevés en raison du prix des matériaux, le promoteur immobilier a dit avoir « tout essayé » pour garder la tête hors de l’eau, notamment en vendant une ferme qui abritait les bureaux de l’entreprise, ce qui aurait permis à M. Perrier de récolter 768 000 $.

« J’ai tout vendu et j’ai réinvesti l’argent dans Bel-Habitat », a affirmé M. Perrier, qui a révélé que son salaire annuel oscillait aux alentours de 100 000 $.

C’est vers la mi-juin que Bel-Habitat a rencontré les représentants de Raymond Chabot pour la première fois. M. Gagnon, après avoir étudié diverses options, a conclu qu’il n’y avait pas « de restructuration possible autrement que par une faillite », a-t-il raconté.

Même si Bel-Habitat a déposé le bilan le 28 juin dernier, cela n’a pas empêché l’entreprise d’aller frapper à la porte de ses clients pour solliciter de nouvelles sommes dans l’espoir d’éviter la débâcle financière.

Des acheteurs floués se sont indignés de cette pratique en reprochant à M. Perrier d’accepter des chèques tout en sachant pertinemment que la faillite était proche. Le principal intéressé s’est défendu en répliquant qu’il avait en sa possession sept chèques obtenus après la fin de juin qui n’ont jamais été encaissés.

Dans le rapport de Raymond Chabot, M. Perrier attribue sa faillite à une explosion des coûts du projet immobilier prévu rue des Abeilles, à Laval, un endettement trop lourd en faisant affaire avec des prêteurs privés qui exigeaient des taux d’intérêt parfois supérieurs à 10 %, une mauvaise gestion de la croissance de l’entreprise et l’incidence de la pandémie de COVID-19 sur la hausse du prix des matériaux.

« Ce n’est pas nécessairement des raisons que l’on endosse encore chez Raymond Chabot, a souligné M. Gagnon à ce sujet. Une enquête sera faite. »

Un prêt inusité

L’assemblée des créanciers a également permis d’apprendre que Bel-Habitat avait accordé en 2017 un prêt de 800 000 $ à une société à numéro qui fait affaire sous le nom d’Itekt Canada et qu’une somme de 566 000 $ n’avait toujours pas été récupérée en mai dernier. L’administrateur de cette entreprise est Dean Martin, une connaissance de M. Perrier.

Itekt Canada fabrique notamment un type de revêtement liquide pour protéger le pare-brise d’une voiture. Ce produit se retrouve entre autres sur les rayons de détaillants comme Home Depot et NAPA.

Cet investissement a suscité l’étonnement chez certains participants, qui se demandaient pourquoi une entreprise en construction avait décidé d’agir de la sorte.

« Il s’agissait d’un investissement à court terme pour réaliser un retour, a expliqué M. Perrier. Le prêt de départ n’était pas de ce montant [800 000 $]. Le prêt devait durer trois mois. Ça n’a pas tourné comme on pensait. Pour sauver nos sous, on a décidé de rajouter de l’argent. »

Selon le syndic, des démarches seront déployées pour tenter de récupérer la somme impayée. Dans l’immédiat, M. Gagnon n’a toutefois pas été en mesure d’offrir des garanties aux créanciers.

Celui-ci a par ailleurs prévenu que l’assemblée constituait la première étape d’un long processus. M. Perrier n’a pas encore été formellement interrogé par le syndic. Parallèlement, le Service de police de Laval enquête dans cette affaire après avoir reçu une plainte le 1er juillet dernier.