Le nombre d’adeptes des casinos en ligne a explosé en ces temps de confinement. Les propriétaires de ces sites multiplient les campagnes de marketing au Canada, mais pour encaisser les paris des clients, ils misent sur des sociétés étrangères aux actionnaires anonymes. Certains ont de gros squelettes dans le placard.

Publié le 24 mai 2021
Hugo Joncas
Hugo Joncas La Presse
Francis Vailles
Francis Vailles La Presse

Des structures commerciales opaques sont derrière les casinos en ligne faisant l’objet de publicités pendant les matchs du Canadien de Montréal. Nombre de leurs propriétaires ont eu de sérieux problèmes avec les autorités américaines et britanniques, montre une enquête de La Presse.

Parmi les plateformes qui s’annoncent entre deux mises au jeu, la plus connue est sans doute PokerStars, qui appartenait à la montréalaise Amaya jusqu’à ce que l’entreprise déménage à Toronto et soit rachetée par l’irlandaise Flutter Entertainment Plc, en 2020. Le site et ses différents propriétaires depuis les 20 dernières années traînent un lourd passé.

En décembre, la Cour suprême du Kentucky a qualifié PokerStars d’« organisation criminelle de paris illégaux sur l’internet ». Après une poursuite de l’État, Flutter doit même lui payer plus de 1,3 milliard de dollars américains (1,6 milliard CAN). Cette somme comprend 290 millions US en fonds illégalement soutirés à des citoyens dans des tournois de poker en ligne, de 2007 à 2011, et plus de 1 milliard US en dommages et en intérêts.

Le jugement insiste sur les ravages que provoque le jeu en ligne, évoquant les faillites, les suicides et les « crimes commis par des citoyens autrement honnêtes pour financer leur jeu compulsif ». « Le gouvernement a certainement fait face à un préjudice réel et tangible pendant des années de paris en ligne illégaux organisés par PokerStars dans l’État. »

L’enregistrement du site à l’île de Man rendait pratiquement impossible toute réclamation par des citoyens lésés, soulignent aussi les juges. Selon les vérifications de La Presse, la structure commerciale de PokerStars comprend aussi des entreprises à Malte et à Gibraltar.

Avant d’acquérir le site, Flutter a aussi subi les foudres de la Gambling Commission britannique en 2018. À l’époque, la société s’appelait Paddy Power Betfair. Elle a dû payer une amende de 2,2 millions de livres sterling (3,8 millions de dollars) « pour avoir omis de protéger certains clients et ne pas les avoir empêchés de jouer avec de l’argent dérobé ».

« À cause des échecs de Paddy Power Betfair, des sommes considérables en argent volé sont passées par leurs guichets », avait alors déclaré le directeur principal de la Commission, Richard Watson.

De 2014 à 2020, PokerStars a aussi appartenu à la montréalaise Amaya, qui en a fait son principal site de jeu en ligne après son acquisition pour 4,9 milliards.

En 2016, l’Autorité des marchés financiers (AMF) a déposé une série d’accusations contre le PDG de la société, David Baazov, pour des délits d’initiés qu’il aurait commis lors de l’achat de PokerStars.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

David Baazov, en 2018

Deux ans plus tard, le procès a avorté à cause des erreurs répétées de l’AMF dans la gestion de sa preuve. L’Autorité avait lancé deux autres enquêtes pour délits d’initiés contre David Baazov, également abandonnées.

La société et d’ex-dirigeants ont tout de même accepté de verser 30 millions à des investisseurs après une action collective, en compensation de leurs pertes dues aux allégations de délits d’initiés.

Deux mois plus tard, Flutter avalait l’entreprise, pour former la plus importante société de jeu en ligne au monde. Avec des revenus équivalant à 7,5 milliards de dollars, elle vaut aujourd’hui 38 milliards à la Bourse de Londres.

Les questions que La Presse a envoyées à Flutter sont restées sans réponse. Un avocat montréalais de PokerStars, Eric Levy, du cabinet Osler, n’a pas répondu à nos questions à ce sujet.

Baytree

Deux autres sites qui promeuvent leurs activités durant les matchs de la Ligue nationale de hockey, JackpotCity Casino et Spin Sports, appartiennent à près de 50 % à Martin Moshal, magnat des paris en ligne et philanthrope d’origine sud-africaine. C’est du moins ce qu’indiquent des documents publics sur lesquels La Presse a mis la main dans les registres de l’île de Malte, réputée pour ses entreprises de casino virtuel.

PHOTO TIRÉE DU SITE INTERNET MOSHAL SCHOLARSHIP PROGRAM

Martin Moshal multiplie les apparitions publiques pour promouvoir les bonnes œuvres de sa fondation, qui distribue des bourses d’études en Israël et en Afrique du Sud. Il se fait toutefois très discret sur les origines de sa fortune : l’industrie des casinos en ligne, dont les sites JackpotCity Casino et Spin Sports, qui font l’objet de publicité pendant les matchs de hockey du Canadien de Montréal.

Sa plus importante entreprise, Betway, a dû payer une amende de 11,6 millions de livres (19,8 millions de dollars) à la Gambling Commission britannique pour avoir accepté d’énormes mises de joueurs sans vérifier la provenance de leurs fonds.

L’entreprise a accepté pas moins de 8 millions de livres (13,4 millions de dollars) de la part d’un seul joueur « V.I.P. » sans vérifier d’où venait l’argent, selon un rapport de l’organisme publié en mars 2020. « L’enquête a déterminé qu’en raison du manque de considération pour les moyens des clients et pour la source de leurs fonds, l’exploitant a permis que 5,8 millions de livres [9,9 millions de dollars] qui pourraient provenir d’activités criminelles percolent dans l’entreprise. »

Pour exploiter ses sites canadiens, Martin Moshal utilise une autre entreprise, Baytree Limited. Comme Betway, la société est enregistrée à Malte.

Le registre du petit État indique aussi que Martin Moshal utilise des coquilles domiciliées dans un autre paradis fiscal, l’île anglo-normande de Guernesey, dans la Manche, pour détenir ses parts de Betway et de Baytree.

Baytree exploite JackpotCity Casino et Spin Sports, hébergés à Kahnawake, comme 11 autres sites de l’entreprise.

Ni Martin Moshal ni ses représentants n’ont rappelé La Presse après l’envoi de courriels présentant nos questions.

Bet99

Pas de tels scandales dans la courte histoire de Bet99, casino en ligne le plus en vue sur les chaînes sportives, les maillots d’athlètes professionnels… et même sur des bandeaux publicitaires apparaissant sur le site de La Presse.

Ses actionnaires, qui utilisent eux aussi des serveurs de Kahnawake, se font toutefois très discrets, et leur structure commerciale s’avère tout aussi opaque.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM DE DOUGLAS HONEGGER

Selon les registres publics suisses, Bet99 appartient au Montréalais et ancien joueur de la ligue nationale de hockey suisse Douglas Honegger (à droite). Il pose ici avec l’ex-champion d’arts martiaux mixtes Georges St-Pierre, qui fait de la publicité pour ce site.

Au bas de sa page d’accueil, Bet99 indique que le site appartient à une société suisse, BQC Consulting GmbH. Dans les documents publics de ce pays, les dernières mises à jour sur cette société datent de janvier 2020. Le seul actionnaire enregistré est Douglas Honegger, ex-hockeyeur né à Montréal qui a fait carrière dans la ligue nationale suisse.

Le site de Bet99 indique aussi que « certains produits de jeu et jeux sont fournis par Disrupt Entertainment Limited NV », enregistrée à Curaçao, île des Antilles connue pour sa fiscalité attrayante.

La Presse a fait parvenir des questions à Douglas Honegger, auxquelles il n’a pas répondu. Elles ont plutôt été transmises à l’avocat Karim Renno, qui nous a envoyé une mise en demeure.

Au téléphone, il assure que BQC n’appartient pas à Douglas Honegger, mais à une société suisse nommée Hockey Holdings. L’avocat n’a pu expliquer pourquoi des informations différentes figurent dans les documents publics sur l’entreprise. « Ça, je ne pourrais pas vous le dire ; moi, je ne suis pas avocat en Suisse », dit Me Renno.

La Presse n’a repéré aucune trace de Hockey Holdings dans les registres de ce pays.

Le 18 mai, Karim Renno nous a assuré qu’il nous ferait parvenir les documents « démontrant que Hockey Holdings est la propriétaire de BQC (et que M. Honegger ne l’est pas) ».

La Presse n’a toujours rien reçu.