Des économistes doutent que les recettes fiscales soient de 16 millions

Vincent Brousseau-Pouliot
Vincent Brousseau-Pouliot La Presse

La plus récente étude sur les retombées économiques produite par le Grand Prix de F1 du Canada et ses partenaires a vu les recettes fiscales qu’il génère doubler, passant de 8,1 à 16 millions par année. Cette hausse importante soulève des doutes chez les quatre économistes consultés par La Presse.

Les recettes fiscales générées par le Grand Prix ont augmenté deux fois plus vite que les retombées économiques, ce qui est inhabituel dans ce type d’étude.

Les économistes s’expliquent mal comment les recettes fiscales ont pu augmenter deux fois plus vite (de 8,1 millions en 2015 à 16 millions en 2019, soit + 98 %) que les retombées économiques de l’évènement (de 42,2 millions en 2015 à 63,2 millions à 2019, soit + 49 %). Habituellement, si le fardeau fiscal reste le même, les recettes fiscales varient au même rythme que celui des retombées économiques pour un même évènement, font-ils valoir. C’est un principe fondamental dans ce type d’études.

Au Québec, un seul festival a publié ses données de retombées économiques et recettes fiscales pour plus d’une année : le Festival international de jazz de Montréal (FIJM), en 2016 et en 2017. La deuxième année, les retombées économiques et les recettes fiscales du FIJM ont toutes deux augmenté dans la même proportion, soit de 24 %.

« Si les retombées économiques augmentent, les recettes fiscales suivent le même ratio, dit Pedro Antunes, économiste en chef du Conference Board du Canada. Si on utilise les mêmes hypothèses et le même modèle, je ne peux pas imaginer comment c’est possible d’avoir un tel écart. On parle de dollars canadiens pour les deux années et le fardeau fiscal est resté sensiblement le même au Québec entre 2015 et 2019. »

« Si c’est le même évènement et les mêmes types de dépenses, ce n’est pas normal », dit l’économiste Pierre Emmanuel Paradis, président du cabinet AppEco, qui se spécialise notamment dans les études d’impact économique.

« S’il n’y a pas de changement au niveau du fardeau fiscal, il ne peut y avoir un écart aussi important. Il y a quelque chose qui n’est pas clair ici », dit Jonathan Goyette, professeur d’économie à l’Université de Sherbrooke. « C’est un peu étrange, c’est même difficile à expliquer », dit Philippe Barla, professeur d’économie à l’Université Laval. M. Goyette et M. Barla ont donné leurs commentaires sur la version préliminaire du guide de méthodologie des études d’impact économique du ministère du Tourisme du Québec, qui les remercie dans la version finale du guide publiée en 2016.

Dans le cas de l’étude du Grand Prix, les recettes fiscales comprennent les taxes à la consommation et les impôts sur les salaires des employés. C’est ainsi que le ministère du Tourisme du Québec demande à tous les festivals et évènements de calculer leurs retombées économiques et leurs recettes fiscales avec les mêmes critères et la même formule (on compte seulement les dépenses des visiteurs de plus de 40 km venus principalement pour l’évènement), en vertu de son guide méthodologique.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Ambiance sur la rue Crescent lors du Grand Prix de 2019

Ces deux fardeaux fiscaux (taxes à la consommation et impôt sur les salaires) sont restés sensiblement les mêmes au Québec entre 2015 et 2019. C’est notamment pourquoi le député libéral Carlos Leitão ne « croit pas » à une telle hausse des recettes fiscales à 16 millions par année. « Je ne vois pas comment [les recettes fiscales] pourraient augmenter beaucoup plus vite que les retombées économiques. Si le fardeau fiscal reste pareil, il n’y a pas de logique », dit M. Leitão, qui a déjà été économiste en chef à la Banque Laurentienne avant de faire de la politique.

Une étude pas encore publique

Avant de tirer des conclusions définitives, les quatre économistes consultés par La Presse (Pedro Antunes, Philippe Barla, Jonathan Goyette et Pierre Emmanuel Paradis) sont unanimes sur le fait qu’elle doit être rendue publique, y compris sa méthodologie.

L’étude de 2019 n’a pas été rendue publique pour l’instant par les trois partenaires qui l’ont financée, soit Tourisme Montréal, la Société du parc Jean-Drapeau (SPJD) et le Groupe de course Octane, le promoteur local du Grand Prix.

Lors d’une conférence de presse sur le Grand Prix il y a deux semaines, Tourisme Montréal a révélé les deux principales conclusions de l’étude de 2019 : 63,2 millions en retombées économiques et 16 millions en retombées fiscales.

Le ministre de l’Économie du Québec, Pierre Fitzgibbon, y a cité les recettes fiscales du gouvernement du Québec pour justifier le paiement des droits de course à la F1.

« L’étude conjointe sur l’impact économique du Grand Prix de 2019 est réalisée par des analystes et des économistes pour quantifier les effets financiers de la venue de l’évènement. Puisqu’elle n’a pas encore été publiée avec nos partenaires, nous ne ferons pas d’autres commentaires pour le moment. Le Grand Prix du Canada est le plus grand évènement sportif au pays et contribue à ce que Montréal soit une destination touristique de classe mondiale », a indiqué Tourisme Montréal dans une déclaration écrite. Le Groupe de course Octane n’a pas rappelé La Presse.

A-t-on compté des visiteurs qui n’ont pas assisté à la course ?

De son côté, la SPDJ explique l’écart entre les chiffres de 2015 et 2019 de trois façons. Des économistes consultés par La Presse font valoir que les deux premières raisons, l’inflation et le taux de change, sont des variables dont on tient déjà compte dans la hausse des retombées économiques.

Il reste le troisième facteur invoqué par la SPJD : les « dépenses des visiteurs centrés (venus expressément pour l’évènement à Montréal) au centre-ville de Montréal ».

La SPJD indique que « la même méthodologie a été utilisée pour estimer les retombées économiques de l’évènement entre 2015 et 2019 ».

Un élément a toutefois changé en 2019 : l’étude a compté des visiteurs au centre-ville de Montréal en plus des visiteurs sur le site de la course à l’île Notre-Dame. Ça n’était pas le cas en 2015, où tous les visiteurs interrogés l’ont été sur l’île Notre-Dame, où est situé le circuit Gilles-Villeneuve.

A-t-on compté des visiteurs au centre-ville qui n’ont pas assisté à la course mais qui indiquent être venus à Montréal principalement pour participer aux festivités autour du Grand Prix ? Tourisme Montréal et la SPJD n’ont pas répondu à cette question précise. La SPDJ a indiqué que la méthodologie de l’étude serait expliquée « en détail » quand l’étude sera dévoilée ultérieurement.

Le cabinet de la ministre du Tourisme du Québec, Caroline Proulx, a indiqué par courriel que « la méthodologie [de l’étude de 2019 du Grand Prix] est conforme au guide méthodologique [du ministère du Tourisme du Québec] pour la réalisation des études sur la mesure de l’impact économique des grands festivals et évènements ».

Le guide méthodologique du Ministère exige d’avoir un « échantillon représentatif de personnes sélectionnées sur le site de l’évènement ».

En soi, ce n’est pas une mauvaise chose de prendre cette mesure supplémentaire des visiteurs au centre-ville pour le Grand Prix, estime Jonathan Goyette, professeur d’économie à l’Université de Sherbrooke. Mais selon M. Goyette, il est « essentiel » que l’étude sépare les retombées des visiteurs qui ont assisté au Grand Prix des retombées des visiteurs au centre-ville qui n’y auraient pas assisté (si c’est le cas). « Sinon ça devient confondant pour comparer les résultats », dit-il.