Samsung annonce qu’il n’y aura probablement pas d’appareils Galaxy Note en 2021, tandis que des géants de l’automobile comme General Motors, Ford et Honda sont contraints d’arrêter leurs chaînes de production. La cause ? Un manque de puces électroniques.

Alice Girard-Bossé Alice Girard-Bossé
La Presse

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

En raison de la crise sanitaire, les usines qui fabriquent les puces électroniques, qu’on retrouve notamment dans les téléphones intelligents, les ordinateurs et les automobiles, ont ralenti leurs activités. Or, la demande de produits électroniques ne cesse de croître et les industries technologiques composent désormais avec de sérieux problèmes d’approvisionnement.

« Les chaînes de production sont en turbulence un peu partout dans le monde à cause de la pandémie. La capacité des entreprises à réaliser leurs activités dépend de leur fournisseur, donc s’il y a du sable dans l’engrenage, tout le monde a des difficultés », illustre Louis Hébert, professeur au département de management de HEC Montréal.

Face à la forte baisse de production des puces qui sévit ces dernières semaines, les géants de l’automobile, tels que General Motors et Ford, n’ont d’autres choix que d’arrêter ou de réorganiser leurs chaînes de production.

Nous prolongeons les temps d’arrêt sur certains quarts de production dans certaines de nos usines de voitures et de multisegments.

Philippe-André Bisson, responsable des communications de General Motors

Dans certains cas où la pénurie de semi-conducteurs a une incidence sur la production, l’entreprise prévoit de construire des véhicules sans certains modules. « Cela comprend la construction de certains véhicules Silverado et Sierra sans AFM/DFM [NDLR : un système pour aider à améliorer la consommation de carburant] », précise le responsable à La Presse lors de l’entrevue.

De son côté, Honda suspend une grande partie de sa production en Amérique du Nord. « Toutes nos usines automobiles aux États-Unis et au Canada seront touchées, la plupart des usines suspendant temporairement leur production au cours de la semaine du 22 mars », a indiqué un porte-parole de l’entreprise à l’Agence France-Presse.

Ford a également annoncé une diminution draconienne de la production de son camion utilitaire F-150, alors que Samsung a annoncé le probable report du Galaxy Note en 2021, citant la pénurie de composants électroniques.

PHOTO ALY SONG, REUTERS

Seules trois usines dans le monde sont en mesure de produire les semi-conducteurs les plus avancés.

Une puce complexe, trois usines

Les puces électroniques à base de semi-conducteurs, aussi appelées microprocesseurs, sont fabriquées à partir de matériaux très communs sur Terre, comme le sable, explique Pierre Langlois, professeur et directeur du département de génie informatique et génie logiciel de Polytechnique Montréal. La pénurie de puces électroniques ne vient donc pas d’un manque de matériaux, mais plutôt d’un manque de fabricants capables de mener à bien cette tâche complexe.

La complexité des puces électroniques à base de semi-conducteurs double tous les 18 mois. « Il n’y a pas d’autre activité humaine qui connaît une telle progression. Il n’y a rien qui se compare à ça », affirme M. Langlois.

En ce moment, seules trois usines dans le monde sont en mesure de produire les semi-conducteurs les plus avancés, soit la Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC) de Taiwan, Intel des États-Unis et Samsung, en Corée du Sud. « Bien sûr, un grand nombre d’usines peuvent produire des semi-conducteurs moins avancés, mais il y a seulement trois usines capables de fournir la technologie la plus pointue qui existe », soutient M. Langlois.

Des coûts énormes

Afin de limiter les pénuries, il serait primordial d’avoir un plus grand nombre d’entreprises qui fabriquent ces puces.

Il faudrait plus de concurrence, mais personne n’a les fonds nécessaires pour entrer dans cette industrie-là.

Louis Hébert, professeur au département de management de HEC Montréal

Le professeur indique que les coûts de démarrage d’une usine ont explosé au cours des dernières années. « Ça devient tellement coûteux qu’il y a de moins en moins de fabricants qui ont les moyens d’investir dans la fabrication de microprocesseurs », explique M. Hébert.

Le coût d’une usine de puces électroniques s’élève souvent à plusieurs milliards de dollars. « La technologie avance tellement vite que dès qu’on a fini de construire une usine qui a coûté 5 milliards de dollars à produire, il faut déjà en construire une autre », dit M. Hébert. Rares sont les entreprises qui sont capables de s’adapter et de développer de nouvelles générations de composants électroniques aussi rapidement. « On ne peut pas imaginer qu’on va réussir à continuer dans cette voie-là pendant 10 ou 20 ans », renchérit M. Langlois.

Briser la dépendance

Si un des fabricants de puces électroniques cesse de fonctionner, de nombreuses multinationales seront contraintes d’arrêter leurs activités. Afin d’éviter un tel scénario, de plus en plus d’entreprises tentent de développer une certaine indépendance, en concevant elles-mêmes leurs puces électroniques.

C’est le cas notamment d’Apple, qui conçoit ses microprocesseurs et les fait fabriquer ailleurs. « Si son fabricant tombe en panne, il peut se retourner et aller voir un autre fournisseur. Il est donc moins dépendant des entreprises qui font les puces », explique M. Hébert.

Quatre entreprises touchées

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Sinopé fabrique des thermostats intelligents.

Sinopé

« Ça nous frappe ! » Maxime Labonté, directeur commercial chez Sinopé, lance d’emblée un cri du cœur. Le fabricant de thermostats intelligents de Saint-Jean-sur-Richelieu a vu des délais de livraison pour ses semi-conducteurs passer de 16 à 30 semaines récemment et le prix de certains composants doubler. « On a toujours eu des mois d’inventaire, mais là, ça devient tout un pari. Ça donne des maux de tête douloureux pour la planification. » Ce phénomène est d’autant plus inattendu que le prix des composants électroniques était toujours à la baisse depuis des années. « Le consommateur peut s’attendre à des hausses de prix en électronique, personne n’a le choix. »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Simaudio fabrique les systèmes haut de gamme MOON.

Simaudio

Le fabricant des appareils MOON, établi à Boucherville, est victime de son succès : ses produits haut de gamme sont plus populaires que jamais depuis le printemps dernier, mais les semi-conducteurs nécessaires à leur fabrication se font rares. « C’est plus difficile de s’en procurer, les livraisons sont plus longues, note Dominic Poupart, directeur de produit. Tout cela provoque une surenchère : on parvient à les trouver, mais on paie plus cher, ce qui réduit notre marge de profit. » Une des usines spécialisées en composants électroniques audio, celle d’AKM au Japon, a été ravagée par un incendie en octobre dernier, rappelle-t-il.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

SmartHalo conçoit des accessoires de vélo intelligent.

SmartHalo

Pour la petite entreprise montréalaise qui a conçu un accessoire de vélo intelligent, la pénurie de semi-conducteurs oblige à en commander de plus gros volumes dès qu’on en trouve sur le marché. « Tout le monde en commande un peu plus, ce qui amplifie encore la pénurie », explique Xavier Peich, cofondateur et PDG de SmartHalo. La deuxième génération du SmartHalo, lancée en mai 2019, n’a pas trop pâti de cette rareté, mais le prochain lot voit sa production ralentie. « Pour la prochaine livraison, il y a des défis, reconnaît le PDG. C’est sûr que ça complique les choses, mais on va y arriver. »

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Le Groupe Gravel compte six concessionnaires dans le Grand Montréal.

Groupe Gravel

Quand on demande au président du Groupe Gravel, qui regroupe six concessionnaires du Grand Montréal, si la pénurie de semi-conducteurs a une incidence sur ses activités, il répond oui. Mais avec beaucoup de nuances. « Oui, les puces ont un effet, mais il n’y a pas que ça, dit Jean-Claude Gravel. Avec la COVID-19 et les fermetures d’usines, on a des problèmes d’approvisionnement de toutes sortes. Mais ce n’est pas au point de nous faire perdre des ventes : je prétends que ce sont des ventes reportées. » Les constructeurs, note-t-il, se sont ajustés et permettent maintenant plus facilement les prolongations de baux à leurs clients qui attendent leur prochain véhicule.