Le propriétaire des boutiques de jouets et passe-temps Imaginaire ne sait plus comment convaincre ses employés de revenir au travail. Quand Benoit Doyon les rappelle, il se bute à des réponses qu’il qualifie de décevantes, notamment en raison de la Prestation canadienne d’urgence (PCU) de 500 $ par semaine.

Isabelle Dubé Isabelle Dubé
La Presse

« Un employé m’a dit simplement : mon chèque de la PCU est déjà dépensé. Si je retourne travailler, je devrai le rembourser au gouvernement. J’aime mieux rester chez nous avec la PCU », relate-t-il lors d’un entretien téléphonique.

D’autres employés, qui sont payés 14 $ de l’heure à raison de 40 heures par semaine pour un salaire hebdomadaire de 560 $, calculent qu’avec l’essence et leur lunch, il est plus rentable de rester à la maison en touchant 500 $ par semaine du gouvernement fédéral, explique avec désarroi Benoit Doyon.

Sur ses 150 employés, une quarantaine a poursuivi les activités de vente en ligne pendant la crise. Mais Benoit Doyon en aurait besoin d’au moins 60 autres pour la réouverture progressive de ses cinq boutiques le 4 mai.

« Même mon employé qui gagne 22 $ de l’heure, 40 heures semaine, ne veut pas revenir. J’aimerais que le gouvernement dise clairement aux employés qui ont un emploi de retourner travailler. »

De nombreux entrepreneurs ont écrit à La Presse pour dénoncer la même situation.

Le PDG de Bicycles Quilicot, Marc-André Lebeau, peine à convaincre ses employés à temps partiel de revenir travailler dans ses sept boutiques. Le début de saison du vélo bat son plein, et il doit procéder à de nouvelles embauches.

Pour un employé à temps partiel, le calcul est simple à faire, c’est plus payant de rester à la maison. Sauf qu’il ne réalise pas que, oui, c’est du bel argent qui arrive, mais c’est une perte qu’on s’accumule collectivement.

Marc-André Lebeau, PDG de Bicycles Quilicot

Avec la PCU et l’aide aux étudiants, un autre commerçant de Montréal craignait aussi de ne pas revoir ses employés.

« Avant la crise, il manquait déjà de main-d’œuvre », explique l’entrepreneur, qui préfère ne pas être nommé pour ne pas nuire à ses relations avec ses employés. « J’avais peur de ne pas avoir assez de bras pour la réouverture. »

L’entrepreneur a donc indiqué à ses salariés qu’ils mettraient un terme au lien d’emploi s’ils ne revenaient pas. La grande majorité sont revenus.

Quels recours pour l’employeur ?

Un employé qui se fait rappeler au travail, même s’il a été mis à pied, a toujours un contrat de travail avec l’employeur, rappelle Éric Lallier, avocat spécialisé en droit du travail chez Norton Rose Fulbright. Le devoir de l’employé est de se présenter au travail, sauf pour un motif qui est prévu par la loi, comme un congé parental, de maladie ou prendre soin d’un proche.

Si le seul motif de refuser de retourner au travail, c’est de maintenir la PCU, ce n’est pas un motif suffisant. C’est clairement un signe que la personne a abandonné son emploi et qu’elle pourrait être congédiée.

Éric Lallier, avocat

L’expert soutient aussi qu’une fois congédié, l’employé risque de ne pas avoir droit à l’assurance-emploi. « Tout dépendra comment l’assurance-emploi traitera votre dossier », soutient-il. Puis, après 16 semaines de PCU, qui sait si le ratio d’offres d’emploi pour un candidat sera aussi élevé qu’avant la crise.

« J’appelle ça jouer au loto ! », dit-il.

« Le gouvernement l’a annoncé dans ses communications, poursuit Éric Lallier. Il a été limpide là-dessus. Il va faire des vérifications après la crise. »

L’avis de Revenu Canada

Mais est-il possible pour un employeur de dénoncer un employé qui refuse de revenir travailler pour conserver la PCU ?

Tout d’abord, pour y avoir droit, un Canadien doit attester qu’il répond aux critères, dont le premier est d’avoir perdu son emploi. « Vous ne pouvez pas quitter volontairement votre emploi », nous écrit l’Agence du revenu du Canada (ARC).

« Bien que nous ne demandions pas aux Canadiens de dénoncer leurs concitoyens qui ont fait une demande de la PCU sans y avoir droit, comme pour les autres prestations administrées par l’Agence, nous pourrions entreprendre des activités de vérification à une date ultérieure, a répondu à La Presse l’ARC. Ceux qui ont reçu un paiement auquel ils n’avaient pas droit devront bien sûr le rembourser en temps et lieu. »