Si la Caisse de dépôt et placement s’était appelée BlackRock, le Québec aurait probablement dû faire une croix sur l’avenir des trains au Québec.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Si la Caisse avait été un fonds américain, le Québec aurait dû se passer des « engagements ambitieux » d’Alstom, comme un siège social régional, un centre d’ingénierie et de recherche et des projets d’expansion à La Pocatière et Sorel-Tracy.

La vente de Bombardier Transport à Alstom confirme la fin de la grande multinationale québécoise, et c’est un jour triste. Néanmoins, la présence de la Caisse de dépôt dans la structure de capital de l’organisation permet au Québec de s’en tirer honorablement.

Oui, bien sûr, un siège régional à Montréal ne vaut pas un siège social mondial. Et ne nous leurrons pas, les « engagements ambitieux » qu’Alstom promet de respecter « durant l’année suivant la clôture de la transaction » sont des vœux sans substance précise, sans montants, sans nombre d’emplois et sans contrats spécifiquement garantis.

Sauf que dans le contexte des difficultés de Bombardier, le Québec aurait pu tout perdre, ou presque.

Et maintenant, le bas de laine des Québécois devient le principal actionnaire d’Alstom, avec 18 % des actions, devant le géant industriel Groupe Bouygues (10 %), qui accepte même de mettre fin à ses actions à double droit de vote.

Quand la Caisse a investi dans Bombardier en 2015, certains criaient au scandale, assimilant l’injection de 2 milliards CAN (1,5 milliard US) à une subvention, ce qui n’était absolument pas le cas. En contrepartie de cet argent, avancé dans une période très difficile, l’institution avait imposé de solides rendements et conditions, tel que l’exige sa première mission, soit de procurer de bons rendements aux cotisants.

15 % par année

Après 4 ans, la Caisse obtient 2 milliards d’euros (2,9 milliards CAN) pour ses actions de Bombardier Transport, versés en actions d’Alstom, à raison de 44,45 euros par action. Cette valeur obtenue lui procure un rendement sur son capital de 44 % après 4 ans (9,5 % par année), auquel il faut ajouter les dividendes reçus annuellement, ce qui fait monter le rendement annuel total composé à 15 %, nous assure la Caisse, tel que prévu au départ.

En plus du rendement intéressant, l’institution respecte aussi sa deuxième mission, soit de contribuer au développement économique du Québec.

Si la Caisse s’était appelée BlackRock, elle aurait empoché les fonds, point à la ligne. En lieu et place, elle aura 2 des 14 membres du conseil d’administration d’Alstom, et elle a réussi à obtenir certains « engagements ambitieux », bien qu’imprécis, pour Montréal.

La transaction est donc un beau prix de consolation. Ce n’est pas pour rien qu’elle a été accueillie avec soulagement par la plupart des observateurs, même si la Caisse doit investir 700 millions d’euros de plus dans Alstom (1 milliard CAN), en plus de la valeur de sa part dans Bombardier Transport (estimée à 2 milliards d’euros).

La transaction n’est pas scellée, cela dit. Elle doit recevoir l’aval de la redoutable commissaire européenne à la concurrence, Margrethe Vestager, qui jugera si le nouvel acteur (chiffre d’affaires de 15,5 milliards d’euros) est trop dominant et nuit à la concurrence (Siemens, environ 9 milliards d’euros).

La précédente transaction Alstom-Siemens a été rejetée il y a tout juste un an, après 17 mois d’analyse. Et Mme Vestager est connue pour avoir imposé des amendes énormes à Google (2,4 milliards d’euros) pour position dominante et à Apple (13 milliards d’euros) pour aide de l’État. Les dés ne sont donc pas encore joués.

À tout événement, si la transaction est approuvée, on peut penser que c’est le siège social de Bombardier Transport à Berlin qui souffrira, davantage que les unités d’affaires de Montréal. Alstom, de Paris, prévoit des synergies de 400 millions d’euros de 4 à 5 ans après la clôture de la transaction.

En passant, il est ironique de constater que la Caisse de dépôt sera le principal actionnaire des deux concepteurs du Réseau express métropolitain (REM), soit la firme d’ingénierie SNC-Lavalin (environ 19,9 %) et le constructeur de trains Alstom (18 %).

Quant à la nouvelle Bombardier allégée, dont le seul terrain de jeu sera les avions d’affaires (revenus de 7,5 milliards CAN), sa taille réduite de moitié exigera une équipe de direction plus petite, et une rémunération plus modeste. Parions qu’Alain Bellemare ne restera pas.