Depuis le décès tragique de la jeune mère de famille autochtone Joyce Echaquan, il y a deux semaines, on ne parle que du racisme systémique présent au Québec, une odieuse réalité qui perdure depuis des dizaines et des dizaines d’années. Il serait grandement temps de réorienter le débat et de discuter davantage de l’intégration systémique, une avenue beaucoup plus rassembleuse et enrichissante pour l’ensemble de la société québécoise.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Pour vaincre et abolir le racisme systémique, il faut d’abord bien sûr en reconnaître l’existence, mais plusieurs expériences récentes démontrent que l’intégration active des communautés autochtones à la vie économique est un fort vecteur d’aplanissement des inégalités sociales et raciales.

Je l’ai constaté l’an dernier lors d’un séjour dans la communauté crie de Wemindji, sur le vaste territoire qu’occupe la Nation crie dans le Nord-du-Québec et la Baie-James.

Les nombreuses entreprises qui ont été créées par la communauté – plus de 25 – depuis la fin des années 80 grâce aux redevances financières obtenues en marge de la Convention de la Baie-James, sont toutes actives dans le développement du Nord québécois.

Ces entreprises assurent un revenu décent et une dignité à la grande majorité des familles de la communauté qui sont aussi des consommateurs très attendus par les commerçants lorsqu’ils descendent à Val-d’Or.

L’intégration systémique des membres des communautés autochtones à la vie économique et aux activités de la population non autochtone à Sept-Îles sur la Côte-Nord a aussi permis de faire reculer le racisme institutionnel qui sévit malheureusement encore.

Grâce aux redevances qu’elle tire des grandes sociétés minières qui exploitent des gisements – principalement de fer – sur son vaste territoire de la fosse du Labrador, la communauté innue de Uashat mak Mani-utenam s’est constitué un portefeuille d’entreprises qui ont une empreinte certaine sur la vie économique de Sept-Îles.

La Société de développement économique de Uashat mak Mani-utenam (SDEUM) est notamment propriétaire du principal centre commercial de la ville, Les Galeries montagnaises, qui abrite le Walmart, ainsi que de l’hôtel Quality Inn, des bâtiments qui abritent le IGA et la Place Uashat, où la SDEUM exploite elle-même quatre enseignes commerciales.

La communauté innue est aussi propriétaire d’usines de transformation de crabes et de crevettes et d’une flotte de bateaux de pêche qui les alimentent en matières premières.

Une force économique à respecter

« On a décidé de revoir notre stratégie de développement économique, et là, on cherche maintenant à générer davantage de synergies entre nos entreprises et à prendre notre place à Sept-Îles », m’explique Ken Rock, le directeur général de la SDEUM. Avocat, titulaire d’un MBA de HEC-McGill, le développeur vit dans sa communauté et est à même de mesurer les effets de l’intégration systémique.

PHOTO FOURNIE PAR KEN ROCK

Ken Rock, directeur général de la Société de développement économique de Uashat mak Mani-utenam, en compagnie de Perry Bellegard, chef national de l'Assemblée des Premières Nations.

« On exploite des entreprises qui donnent du travail à nos gens. Dans les deux communautés de Uashat [situé dans la municipalité de Sept-Îles] et de Mani-utenam, située plus à l’est, on dénombre une cinquantaine d’entreprises, du salon de coiffure aux épiceries qui emploient aussi des Innus.

« On est une force économique. Nous sommes des consommateurs, on fait rouler l’économie et on emploie des non-autochtones dans plusieurs de nos entreprises. Cette réalité a fait tomber bien des barrières et des préjugés même s’il reste encore du racisme systémique, notamment dans les institutions, comme les hôpitaux », déplore Ken Rock.

Le milieu économique de Sept-Îles reconnaît pleinement l’importance de la communauté innue pour le développement de la région. Au plus fort de la pénurie de main-d’œuvre l’an dernier, les entrepreneurs locaux étaient tous très heureux de pouvoir compter sur cette main-d’œuvre de travailleurs spécialisés.

Les grandes sociétés minières telles que Tata Steel, ArcelorMittal, Iron Ore du Canada, Minerai de fer Québec embauchent toutes des membres de la communauté innue.

On représente de 15 à 20 % de la population de Sept-Îles. Les concessionnaires de véhicules et tous les commerces aiment les Innus parce qu’on est de grands consommateurs. C’est bête, mais c’est comme ça.

Ken Rock

Une chose est certaine, depuis que la communauté innue s’est intégrée de façon active et probante dans la vie économique de la Côte-Nord, elle a réussi à faire tomber certaines barrières du racisme systémique et à diluer les trop nombreux préjugés qui se transmettent de génération en génération depuis des dizaines et des dizaines d’années.

Il reste beaucoup à faire, mais il faut cesser seulement de parler de racisme et commencer à travailler sur l’intégration systémique pour que la représentation des autochtones s’incarne dans toutes les sphères d’activités et sur tout le territoire québécois, notamment là où s’exprime encore trop gratuitement le plus odieux des mépris, celui de l’intolérance et du rejet de la différence.