Entre le contrôle de la dette et la relance de l’économie, les libéraux ont fait leur lit : l’heure n’est pas à l’austérité.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

La gouverneure générale Julie Payette l’a bien dit lors du discours du Trône qu’elle a prononcé dans un parlement à moitié vide où le premier ministre Justin Trudeau saluait du coude les députés, pandémie oblige.

PHOTO PATRICK DOYLE, REUTERS

Le premier ministre Justin Trudeau a promis mercredi, lors du discours du Trône, de créer 1 million d’emplois et a appelé les Canadiens à redoubler d’efforts pour que la « deuxième vague » de la pandémie de coronavirus ne soit pas pire que la première.

Loin d’un discours lyrique et vague comme on nous en sert souvent, le monologue d’une bonne grosse heure que le gouvernement avait concocté détaillait une série de mesures concrètes pour vaincre la COVID-19 et requinquer l’économie.

De tout, pour tous les goûts. Combien tout cela coûtera-t-il ? Les chiffres viendront plus tard. Mais la facture risque d’être élevée, à en juger par la quantité de promesses.

Des exemples ?

Afin de créer 1 million d’emplois, le gouvernement veut investir dans les infrastructures et prolonger la Subvention salariale d’urgence jusqu’à l’été prochain.

En s’inspirant du modèle québécois, Ottawa souhaite mettre en place un système de garde universel qui aidera les femmes, particulièrement frappées par la crise, à retourner sur le marché du travail.

Le gouvernement a aussi réitéré son intention d’augmenter la pension de la Sécurité de la vieillesse lorsqu’une personne âgée atteint 75 ans, une promesse électorale qui n’a pas encore été remplie.

Il est aussi question d’aide pour les industries les plus durement touchées (par exemple, voyage, culture), d’assurance médicaments, d’internet à haute vitesse dans les régions, d’incitatif à l’achat d’une première maison, et j’en passe.

Voilà qui est alléchant. Mais on peut se demander : Ottawa a-t-il les moyens d’un tel plan de relance ? La lutte contre la COVID-19 a déjà fait exploser la dette, qui dépassera bientôt 1000 milliards de dollars.

En majorité, les Québécois (63 %) sont inquiets des finances publiques du fédéral et ils estiment (54 %) que la lutte contre le déficit devrait être sa plus grande priorité, selon un sondage TACT-Léger Opinion.

Sauf qu’on peut aussi poser la question à l’envers : Ottawa a-t-il les moyens de se passer d’un plan de relance ?

Bien sûr, l’endettement du fédéral est préoccupant. À cause d’un déficit monstre de 343 milliards cette année, la dette du Canada va exploser de 31 % à 49 % du produit intérieur brut (PIB), selon la mise à jour économique de juillet dernier.

Mais depuis, d’autres mesures ont été annoncées ou prolongées. « On peut donc prédire sans risque que la dette nette fédérale atteindra 55 % du PIB d’ici mars prochain », note Michael Smart, professeur à l’Université de Toronto, dans une publication de la Fondation canadienne de fiscalité.

En se fondant sur les anciennes récessions, il estime que le ratio dette/PIB pourrait même atteindre 65 % d’ici 2025, à un cheveu du record absolu de 67 % touché en 1996.

Ce fameux ratio est ensuite redescendu à 22 % en 2008, juste avant la crise du crédit. Comment Ottawa a-t-il réussi ce tour de force ? Il y a eu des réductions de transferts aux provinces, des compressions dans les programmes et une hausse des impôts sur le revenu.

Mais plus de 80 % de la diminution du ratio dette/PIB a découlé de la croissance économique, souligne M. Smart.

Eh oui, il ne faut pas oublier que dans un ratio d’endettement, il y a toujours deux variables. Pour respirer plus librement, on peut évidemment réduire nos dettes, mais on peut aussi gonfler nos revenus.

Même chose pour le gouvernement. Passer en mode austérité pour réduire la dette risquerait de freiner la croissance économique. Au final, le pays ne serait guère plus avancé.

Mais cela ne veut pas dire qu’on peut dépenser sans compter. Il serait naïf de croire que la dette fédérale va disparaître par magie et que les effets de la COVID-19 vont s’estomper d’eux-mêmes, au fil des décennies, simplement grâce à la croissance économique.

Fragilisées par la COVID-19, les finances d’Ottawa sont plus vulnérables à un choc. Je sais que ce n’est pas dans les cartes, mais imaginez si les taux d’intérêt remontaient un jour. Imaginez si la croissance économique était plus faible que prévu, à cause des difficultés du secteur des ressources naturelles, par exemple.

Il faut donc rester prudents. Il faut trouver le juste équilibre entre la gestion de la dette et la relance de l’économie.

« N’importe quelle nouvelle dépense significative devrait être accompagnée d’une augmentation d’impôt généralisée qui touchera le contribuable moyen », avançait au début de la semaine un groupe de travail de l’Institut C. D. Howe mené par l’ancien ministre des Finances fédéral John Manley et l’ancienne ministre des Finances de la Saskatchewan Janice MacKinnon.

Pour l’instant, Ottawa parle d’imposer davantage les riches, en s’attaquant au traitement préférentiel des options d’achat d’actions. Il veut aussi mettre au pas les géants du web, qui ont profité de la pandémie pour empocher l’argent des Canadiens comme jamais, tout en concurrençant les commerces d’ici qui sont à bout de souffle.

Excellentes idées ! Mais tôt ou tard, la classe moyenne qui a largement profité des mesures de soutien devra mettre la main à la pâte.