Il y a tout juste un an, Kevin Smith, vice-président, ressources humaines, du motoriste Pratt & Whitney Canada, m’expliquait le vaste et complexe défi qu’il devait surmonter d’ici 2025 alors qu’il lui faudrait embaucher chaque année 500 nouveaux travailleurs spécialisés pour répondre aux départs à la retraite de nombreux employés et à la croissance de l’entreprise à ses installations de Longueuil, Saint-Hubert et Mirabel. Depuis les six derniers mois, ce sont plutôt 600 travailleurs spécialisés qui ont quitté le réseau d’usines québécoises de Pratt & Whitney pour ramener de 4500 à 3900 ses effectifs totaux.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Toutes les prévisions sur lesquelles tablait le fabricant de moteurs d’avions et d’hélicoptères pour répondre à la demande et à la réalité démographique de ses effectifs pour les cinq prochaines années ont été anéanties par la pandémie de coronavirus.

L’industrie aéronautique est passée d’une réalité de grave crise de pénurie de main-d’œuvre à celle plus dramatique encore des licenciements massifs. Tant que l’industrie du transport aérien ne reprendra pas un début de cours normal de ses activités, les manufacturiers de l’aéronautique vont devoir continuer d’évoluer dans un mince corridor d’opportunités.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Depuis les six derniers mois, en raison de la pandémie, ce sont environ 600 travailleurs spécialisés qui ont quitté le réseau d’usines québécoises de Pratt & Whitney pour ramener de 4500 à 3900 ses effectifs totaux.

Pratt & Whitney Canada, l’une des trois entreprises canadiennes qui ont le plus investi en recherche et développement au cours des 20 dernières années, récoltait les fruits de son labeur alors que sa nouvelle génération de moteurs d’avions commerciaux a permis à l’ex-C Series de Bombardier de réduire de plus de 10 % son empreinte environnementale. La même machine a été retenue par le constructeur Embraer pour équiper la nouvelle mouture de ses jets régionaux.

Mais tout aussi subitement que fortement, le carnet de commandes du motoriste a été anéanti par la COVID-19 alors que plus du tiers de la production anticipée pour l’année 2020 a été annulé. Pour certains programmes, la cadence de production de 30 moteurs par mois a été ramenée à 5 unités seulement, selon le témoignage de travailleurs de Pratt & Whitney à Longueuil.

« On a maintenu nos activités durant la quarantaine parce qu’on était considérés comme une entreprise de services essentiels. On fabrique des moteurs d’avions et d’hélicoptères qui ont été utilisés pour transporter des équipements de première nécessité », souligne avec raison Kevin Smith.

« On a utilisé la subvention salariale d’urgence Canada pour maintenir le lien d’emploi avec 30 % de nos effectifs qui sont restés à la maison. Mais là, le programme devient moins intéressant et on a dû faire des mises à pied en mai et plus récemment en septembre. »

PHOTO FOURNIE PAR PRATT & WHITNEY CANADA

Kevin P. Smith, vice-président, ressources humaines, du motoriste Pratt & Whitney Canada

Résultat des courses, 336 travailleurs spécialisés de chez Pratt ont perdu leur emploi et 229 autres travailleurs ont quitté l’entreprise pour prendre leur retraite, ce qui a permis de garder en poste de plus jeunes recrues.

Horizon lointain, mesures immédiates

Comme l’ensemble de l’industrie aéronautique, Pratt & Whitney Canada n’anticipe pas de retour à la normale avant 2024-2025, soit lorsque l’aviation civile commerciale aura retrouvé son niveau d’activité prépandémie. Ce n’est qu’à ce moment que l’on espère retrouver la cadence de production enregistrée en 2019.

« On tente de positionner l’organisation pour passer à travers l’année 2020-2021. Mais pour arriver à conserver le plus de nos travailleurs spécialisés, il va falloir investir dans les nouvelles technologies, développer les moteurs hybrides, les moteurs électriques de demain, » croit Kevin Smith.

Comme tous les acteurs de l’industrie aéronautique québécoise, Pratt & Whitney souhaite une intervention concertée des gouvernements pour l’aider à traverser la crise, comme on l’a vu aux États-Unis et en Europe, mais c’est du côté de l’innovation technologique que le motoriste espère des développements.

De plus en plus de voix s’élèvent pour que le gouvernement fédéral fasse son lit et accouche d’une politique de soutien financier à l’industrie aéronautique. Les six derniers mois nous ont appris une chose, c’est que la crise n’est pas près de se terminer.

Mais une chose est sûre : laisser l’expertise – durement acquise au fil des 30 dernières années – s’étioler au gré des mises à pied risque d’affecter irrémédiablement la grappe aéronautique québécoise.

La semaine dernière, le jour même où le ministre québécois du Travail disait souhaiter le recyclage rapide des travailleurs de l’aéronautique mis à pied au sein de l’industrie de la construction, le PDG d’Investissement Québec, Guy LeBlanc, me confiait redouter au plus haut point cette solution de rechange.

« Ce n’est surtout pas le temps de laisser tomber nos travailleurs de l’aéronautique et de chercher à les reclasser. Il faut plutôt travailler à protéger nos entreprises et notre expertise », constatait avec beaucoup de bon sens Guy LeBlanc. Pour une fois, il faudrait qu’Ottawa comprenne l’urgence d’agir et l’importance de cette industrie pour le Québec.