Pause baignade en plein milieu de la journée de travail. Disparition du temps perdu dans les bouchons. Lunch avec les enfants. Musique d’ambiance juste pour soi. Snacks à volonté. Adieu, cravates…

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Quand on le regarde d’un certain angle, le télétravail a vraiment beaucoup d’avantages.

Libéré des contraintes de la vie au bureau, on se sent libre, agile. La conciliation travail-famille semble élastique.

Je ne sais pas comment je m’en serais sortie, il y a plusieurs années, avec mes trois enfants, si je n’avais pas pu faire ma dernière entrevue pour un article au téléphone, sur le terrain de soccer, ou prendre une journée de travail de la maison pour attendre telle ou telle livraison, faire le lavage et boucler un dossier pour le journal.

Mais est-ce que le télétravail n’est que ça ?

Est-ce réellement qu’une bonne idée pour les entreprises ?

Le fait d’avoir réussi à survivre, en étant tous à distance, durant les derniers mois, est-il synonyme de meilleure façon de travailler pour l’avenir ?

Et devrait-on vraiment réellement commencer à regarder le futur, à moyen terme, en se disant qu’une très grande partie du travail se fera de la maison ? Et que, peut-être, les bureaux n’auront plus leur rôle ?

Lundi, la nouvelle a frappé l’imagination de bien des gens sur la planète : Google, qui compte près de 200 000 employés à travers le monde, dont 1500 au Canada, offre à tout son monde de rester à la maison encore un an. Du moins, à ceux pour qui la présence au bureau n’est pas essentielle.

Au départ, l’entreprise avait parlé de retour au bureau en janvier 2021. Là, on est rendus en juillet de la même année.

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Il y a longtemps que je me sens ambivalente devant le télétravail.

D’un côté, la possibilité de travailler de la maison ou sur la route, avec des horaires qui ne sont pas coulés dans le ciment, est un immense plus dans la vie, c’est clair. C’est au cœur d’une flexibilité du quotidien qui fait partie du bonheur. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est une multitude d’études universitaires sur la question. La flexibilité, et donc une certaine liberté et un certain contrôle sur son temps, apporte beaucoup à la sérénité des individus.

Cela dit, aller au bureau, voir des collègues, échanger avec eux, avoir le sentiment de faire partie d’une équipe, ça m’a aussi toujours semblé faire partie de facteurs essentiels au bonheur.

Je sais que certains travailleurs fonctionnent à leur mieux en isolement. Ce n’est certainement pas le cas de tous. Les réunions n’ont pas la même dynamique sur vidéo qu’en vrai. Les échanges d’idées non plus. Ce sont des évidences.

Aussi, travailler de la maison rend difficile l’imposition de frontières entre les tâches familiales et professionnelles, qui vont autrement de soi quand on « va au bureau », donc quand on disparaît du portrait pendant une journée.

La liberté du télétravail a un prix.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE

Christiane Germain, coprésidente de Germain Hôtels

J’avais de la difficulté à mettre des mots sur mes sentiments jusqu’à ce que j’entende il y a quelques jours la femme d’affaires Christiane Germain, coprésidente de Germain Hôtels, qui a une position très nuancée sur le télétravail. En fait, elle voit ça comme un outil parmi d’autres pour permettre à des équipes de bien fonctionner, mais certainement pas une nouvelle façon d’organiser le travail.

Elle s’inquiète de cette popularité du télétravail.

« En ce moment, on base notre perception sur le fait qu’en temps de crise, on a réussi à continuer à fonctionner en travaillant de la maison », dit-elle, en entrevue avec La Presse.

Mais ça, affirme la coprésidente de Germain Hôtels, qui compte 18 hôtels et 400 employés (comparativement à 1200 avant la crise), ce n’est pas la même chose que de construire des modèles d’affaires sur la délocalisation d’employés.

Il y avait un élément exceptionnel à ce qu’on a vécu depuis mars.

Un sentiment d’urgence.

Une nécessité de surnager, de tout faire pour que des entreprises, des emplois survivent, se poursuivent, traversent les épreuves.

Ce n’était pas la normale. Et Mme Germain n’est pas du tout convaincue que cette efficacité va durer. « J’ai des préoccupations, dit-elle. Il faut être présent pour faire partie d’une équipe. »

Je ne pense pas qu’on puisse transmettre une culture d’entreprise aux employés par vidéo.

Christiane Germain, coprésidente de Germain Hôtels

Selon elle, « il y a une valeur à être au bureau, une valeur à côtoyer les collègues ».

La femme d’affaires est en outre convaincue que le télétravail est particulièrement nuisible à la carrière des femmes. Des femmes qui ont besoin de cette frontière entre le travail professionnel et la maison pour se consacrer à leurs objectifs de boulot sans être constamment ramenées à leurs responsabilités familiales.

De façon générale, ce n’est pas la rapidité avec laquelle la pratique a été adoptée qui la surprend. C’était impossible de faire autrement, avec la pandémie et les risques de contagion.

C’est plutôt la rapidité à accepter cette façon de faire comme possiblement une nouvelle norme. Alors que les conséquences sur les entreprises de cette nouvelle façon de travailler commencent à peine à être évaluées.

La semaine dernière, j’ai fait un reportage sur le harcèlement psychologique au travail et on m’a expliqué qu’une nouvelle gamme de questions litigieuses étaient apparues avec le télétravail. Des patrons inquiets qui surveillent de près leurs employés, chez eux, d’une façon parfois dérangeante. Des patrons qui demandent à des femmes de soigner leur tenue en vidéoconférence.

« Un grand nombre de femmes britanniques ont eu à subir des demandes sexistes en télétravail de la part de patrons qui exigent tenues sexy ou maquillage, selon une étude publiée jeudi par le cabinet d’avocats Slater and Gordon », nous apprenait vendredi l’AFP.

« Plus de 35 % des femmes interrogées ont fait l’expérience d’au moins une demande à caractère sexiste depuis le début du confinement au Royaume-Uni fin mars, selon cette étude. »

Christiane Germain m’a aussi montré une nouvelle étude dans le monde de la finance, qui se préoccupe de gestion de risques accrue, notamment pour les questions de délits d’initiés, quand tout est décentralisé.

Ce n’est qu’un début. Les problèmes du télétravail sont en train, tranquillement, d’être observés, mais surtout nommés.

Moi aussi je crois qu’il faut attendre avant de se lancer là-dessus pour réduire les frais de bureaux et déclarer que c’est inévitable et une panacée.