Le prix de l’or vient peut-être de toucher un sommet historique. Mais il reste moins cher qu’en 1980. Paradoxal ? Pas du tout, explique Pierre Lassonde, vétéran de l’industrie aurifère et grand mécène qui a notamment permis la construction du nouveau pavillon du Musée national des beaux-arts du Québec.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Tout est une question d’inflation, indique M. Lassonde, qui reste président émérite du conseil de la société aurifère Franco-Nevada. L’entreprise qu’il a lancée au début des années 1980 vaut aujourd’hui plus de 41 milliards grâce à l’envolée du métal jaune.

Lundi, l’once d’or a établi un record de 1945 $US, éclipsant son record précédent de 1921 $US atteint en septembre 2011. Mais M. Lassonde rappelle que le cours de l’or est passé de 35 $US en 1970 à 835 $US en 1980. Cela équivaut à 2753 $US en dollars d’aujourd’hui.

« Donc, on a encore un autre 800 $US à faire avant de revenir au sommet de 1980 », dit l’expert qui reste très optimiste. « À mon avis, on va revoir ce sommet-là d’ici les deux prochaines années, peut-être trois », m’a-t-il confié à partir de sa résidence du cap d’Antibes, où il profite de la tranquillité de la Côte d’Azur désertée par les touristes cet été.

Qu’est-ce qui justifie une progression additionnelle de 40 % du prix de l’or ?

À travers le monde, les pays ont injecté des billions de dollars dans l’économie pour combattre la COVID-19, ce qui va faire exploser leur ratio dette/PIB.

« Les banques centrales font de la suppression financière en gardant les taux d’intérêt pratiquement à zéro de telle sorte que les gouvernements puissent emprunter ad vitam æternam sans jamais avoir à payer la note », expose M. Lassonde.

Mais pour les épargnants, les obligations ne rapportent plus rien. Dans le passé, « le reproche qu’on faisait à l’or, c’est qu’il n’offrait pas de rendement. Là, il n’y a pas de rendement nulle part ! Alors les gens se retournent vers l’or », explique M. Lassonde.

PHOTO CHRIS YOUNG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Pierre Lassonde, vétéran de l’industrie aurifère et grand mécène

Par-dessus le marché, le dollar américain commence à fléchir. Ces dernières années, le billet vert était la devise reine, car les États-Unis étaient l’une des rares régions du monde où les investisseurs pouvaient encore obtenir des intérêts relativement décents sur les obligations gouvernementales.

Cette époque est terminée.

« Le gouvernement n’est pas capable de payer 2-3 % sur sa dette, car il ne lui restera plus rien pour l’éducation, la santé, la défense, etc. Alors la Réserve fédérale va garder les taux d’intérêt à zéro. Et ça, c’est très bon pour l’or », affirme M. Lassonde.

Quand le billet vert va mal, l’or prend du mieux, notamment parce que son prix est libellé en dollars américains, ce qui le rend plus abordable pour le reste de la planète. « L’or, c’est l’anti-dollar », résume M. Lassonde.

L’or est aussi le meilleur ami de l’inflation qui pourrait se réveiller avec tout l’argent acheminé aux consommateurs. C’est sans compter que la baisse du dollar américain risque de faire augmenter les prix des produits importés aux États-Unis.

De plus, l’or retrouve son rôle de valeur refuge, à cause de l’incertitude liée à une deuxième vague de COVID-19 et aux tensions Chine/États-Unis.

L’or est une police d’assurance si votre maison passe au feu. Une fois que le feu est pris, vous êtes prêt à payer n’importe quoi pour une police d’assurance.

Pierre Lassonde

L’expert suggère aux investisseurs de conserver entre 5 et 15 % de leur portefeuille dans l’or.

La moitié de ce montant pourrait être investie dans la matière première. « La façon la plus facile de le faire est d’acheter un fonds négocié en Bourse (FNB) dont la valeur est garantie à 100 % par des réserves physiques », dit-il

C’est le cas des SPDR Gold Shares, qui sont inscrits à la Bourse de New York sous le symbole GLD, ou des reçus de transactions boursières de la Réserve d’or canadienne, qui se négocient à la Bourse de Toronto sous le symbole MNT.

« Il n’y a pas de problème d’assurance ou d’entreposage. Vous pouvez acheter ou vendre très facilement. Les coûts de transaction sont très faibles », dit M. Lassonde.

Sinon, il est toujours possible d’acheter des pièces d’or et de les déposer dans un coffret de sécurité. Mais les frais seront plus élevés.

Notez qu’au plus fort de la pandémie, les pièces et les petits lingots se faisaient rares, car les trois plus grandes raffineries en Suisse avaient fermé leurs portes, et l’interruption des vols empêchait le transport vers l’Amérique.

Les investisseurs pourraient consacrer la deuxième moitié de leur portefeuille aurifère à des sociétés de redevances.

Prêchant pour sa paroisse, M. Lassonde pointe le titre de la société de redevances aurifères Franco-Nevada qui fait des revenus de 1 milliard de dollars avec 36 employés. « Comme modèle d’affaires, c’est absolument incroyable, dit-il. Depuis 12 ans, le rendement annuel composé est de plus de 20 %. »

L’important est de rester dans des valeurs sûres, de s’en tenir à des entreprises très bien capitalisées avec des équipes de direction solides et des réserves établies. Tenez-vous loin des petites sociétés qui attirent trop souvent les petits spéculateurs, déplore M. Lassonde. « Sachez que vous allez faire plus d’argent si vous allez à Las Vegas que si vous achetez ces actions-là. »