Je ne suis pas une adepte des théories du complot pour mille raisons, notamment parce que j’ai une confiance assez limitée en la capacité des individus de s’organiser aussi efficacement à grande échelle que le voudraient les meilleurs de ces scénarios rocambolesques.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

En revanche, j’aime faire des liens.

Un lien, par exemple, entre nos problèmes de santé pré-COVID, l’agriculture industrielle et le manque de diversité dans les instances décisionnelles partout. Je pense que plus de mixité apporterait de meilleures décisions, plus de surveillance de la cupidité débridée au cœur de nos structures capitalistes, ce qui aiderait la refonte de l’agriculture et aiderait notre santé et celle de l’environnement, une meilleure occupation du territoire, etc.

Je fais aussi un lien entre la place prépondérante prise par les réseaux sociaux depuis une quinzaine d’années et la situation pitoyable dans laquelle se trouvent actuellement les États-Unis. Et je vais mixer tout ça à la vague récente et de plus en plus importante de boycottage des réseaux sociaux par plus d’une centaine de grands annonceurs américains et canadiens, de Unilever à Patagonia, en passant par Pfizer, The North Face, Lululemon, Mountain Equipment Co-op et, gros morceau, Starbucks.

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Donc, évidence : les États-Unis traversent actuellement une crise gigantesque de santé publique causée bien sûr par le virus, dont la contagion grimpe au lieu de baisser, contrairement à l’Europe, au Canada et au Japon, mais aussi par l’incompétence irresponsable et inimaginable du président. Le tout est superposé sur une crise sociale où se mêlent l’arrogance trumpienne alors que l’empathie est de rigueur, le confinement — qui a mis tout le monde à cran — et des évènements étincelles allumant d’une façon inédite le ras-le-bol de toute une partie de la population face à la discrimination systémique trop souvent meurtrière dont sont victimes les Américains d’afro-ascendance.

Bien sûr, ce genre de situation catastrophique n’arrive jamais à cause d’un seul et unique facteur. Mais les réseaux sociaux en général, plus particulièrement Twitter, qui permet au président de dire des faussetés et de propager toutes sortes d’incitations grossières — en commençant par le boycottage des médias légitimes, professionnels —, et Facebook, qui semble laisser pas mal n’importe qui publier n’importe quoi, comme si on n’avait jamais légiféré sur la haine, font clairement partie du problème.

Et il était temps que certains dirigeants de la société américaine agissent pour tenter d’arrêter les glissements destructeurs que permet cette façon de moins en moins récente, mais de plus en plus clairement potentiellement nocive, de faire de la communication de masse.

Et il fallait, quelque part, que ce soient les chefs d’entreprise, parlant avec leur fric, qui mettent leur poing sur la table.

Parce qu’apparemment, les politiques américains n’ont pas le courage de faire ce qu’il faut pour arrêter la dérape.

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Mes questions se résument ainsi : sans les réseaux sociaux, en particulier Facebook et les stratagèmes de type de ceux découverts par le scandale de Cambridge Analytica, est-ce que Trump aurait été élu ? Sans Trump, est-ce que la crise sanitaire serait aussi grave ? Sans Trump, est-ce que la crise sociale aurait pris la même tournure ?

Et la réponse, selon moi, est non partout.

Facebook et les réseaux sociaux ne sont pas, je le répète, la seule cause expliquant l’élection d’un tel non-leader. Mais leur nonchalance face à leur propre instrumentalisation par des intérêts politiques, en commençant par Trump lui-même, est au cœur des problèmes que l’on constate aujourd’hui.

C’est l’acrimonie, la division, qui est là depuis le début du phénomène qui a mené à son élection, qui glisse maintenant plus que jamais dans la sphère raciale. L’intolérance a un porte-voix. Lui et ses, ces espaces d’expression.

Une chance que des entreprises qui nourrissent ce système ont commencé à dire « ça va faire ».

Elles auraient pu et dû le faire plus tôt.

Et n’est-ce pas fou de lire dans le Washington Post que même Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, avait, dès 2015, identifié le problème et s’était questionné sur l’utilisation de sa plateforme par et pour celui qui était alors candidat présidentiel et voulait interdire l’entrée aux musulmans sur le territoire américain ? Et de lire aussi que ce sont les membres républicains de son équipe qui non seulement l’ont découragé de sévir, mais encore, selon le quotidien américain, ont fait assouplir les règles de Facebook pour permettre de telles publications ?

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On n’aurait jamais dû avoir à sombrer dans le délire nauséabond de l’intolérance raciale pour constater que les réseaux sociaux qui n’ont pas de réel sens éthique, de réelles normes journalistiques ou de publication, encadrant, limitant, poliçant leurs communications, devaient se voir couper les vivres, soit leurs revenus publicitaires.

Dès qu’il a été rendu évident que c’était le far-west, il aurait fallu agir.

Et je ne parle même pas uniquement de propagande politique et de messages haineux ou incitant à la haine. Je parle aussi de toutes les fausses nouvelles à but commercial, de tous les discours trompeurs.

Il aurait fallu sévir sans attendre que les chiens de garde officiels fassent, trop lentement, leur boulot.

Parce que ces plateformes ont non seulement contribué au gâchis, mais aussi affaibli des piliers importants de la démocratie : les vrais médias, qui se sont fait bouffer tout rond leurs revenus publicitaires, sont aujourd’hui en difficulté financière et sont fragilisés.

Bravo aux nouveaux boycotteurs.

Mais pourquoi, diable, avez-vous attendu aussi longtemps ?