Il est 18 h à Montréal, mais déjà 8 h le lendemain à Sydney. Xavier O’Halloran est sorti faire une promenade matinale, comme de nombreux Australiens qui se mettent le nez dehors pour aller chercher un café dans un commerce du coin.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

« Malgré le confinement, les gens essaient d’encourager l’économie locale… en gardant leur distance dans la file », me précise-t-il au téléphone. Son lointain discours me semble étrangement familier.

Même si le Canada et l’Australie sont aux antipodes, les deux pays ont déployé des mesures similaires pour lutter contre la COVID-19 : commerces non essentiels fermés, rassemblements publics défendus sous peine d’amende, déplacements interdits d’une région à l’autre, subventions salariales pour maintenir les travailleurs en emploi, report de paiement des hypothèques et des services publics, etc.

Mais les Australiens disposent d’un avantage non négligeable qui échappe aux Canadiens. Au pays des kangourous, les travailleurs peuvent puiser dans leur épargne-retraite pour passer à travers la crise du coronavirus.

De quoi faire l’envie des Canadiens qui sont nombreux à réclamer le droit de retirer une partie de leur Régime enregistré d’épargne-retraite (REER) sans impôt.

En moins de 10 jours, plus de 600 000 Australiens ont manifesté l’intention de fouiller dans leur bas de laine, selon l’Australian Taxation Office.

Pour certaines personnes qui ne sont pas admissibles à d’autres programmes, ce sera la meilleure option. Si les gens l’utilisent intelligemment, je pense que c’est une bonne mesure.

Xavier O’Halloran, directeur de Super Consumers Australia

Cet organisme indépendant financé par les autorités réglementaires se consacre à la défense des consommateurs dans le domaine des Superannuations.

Des quoi ? Attendez, je vous explique…

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PHOTOMONTAGE LA PRESSE

Sentant la crise de la retraite venir, l’Australie a créé au début des années 90 les « Superannuations », fruit d’une concertation entre les employeurs, les syndicats et le fédéral.

Dans ce type de régime de retraite, tous les employeurs doivent verser une cotisation équivalente à 9,5 % du salaire de leurs employés qui, de leur côté, peuvent sacrifier une partie de leur paie pour faire des contributions volontaires.

Normalement, les travailleurs n’ont pas accès à l’argent qui s’accumule dans leur compte avant la retraite, sauf s’ils traversent une période financière ou médicale difficile.

Mais dans le contexte de la COVID-19, le gouvernement a autorisé un retrait de 20 000 $ – 10 000 $ cette année et 10 000 $ l’an prochain – pour les gens qui ont perdu leur boulot ou vu fondre leurs revenus.

Le gouvernement s’attend à des retraits de 27 milliards de dollars, soit 1 % de la cagnotte de 2700 milliards accumulée dans les Superannuations, une caisse qui est devenue le quatrième poids lourd mondial de la retraite.

Mais certains experts s’attendent à ce que les retraits touchent 50 milliards. « Cela soulève des questions pour certains fonds qui ont investi dans des actifs non liquides comme des routes à péage ou des centres commerciaux qu’ils ne peuvent pas vendre facilement », souligne M. O’Halloran.

Les fonds assurent qu’ils auront assez d’argent pour rembourser tout le monde, mais il est clair que leurs coffres seront moins garnis pour réinvestir quand le marché prendra du mieux.

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Les épargnants seront les premiers à en pâtir. En retirant leurs économies au pire moment, ils cristallisent leurs pertes et se privent d’un éventuel rebond. « Et les gens vont perdre l’avantage des intérêts composés qu’ils auraient pu avoir durant des décennies sur leurs économies », ajoute M. O’Halloran.

Par exemple, une personne de 30 ans qui retire 20 000 $ aujourd’hui laisse filer 49 823 $ à la retraite, selon les calculs de Super Consumers Australia.

Mais certains épargnants n’ont tout simplement pas le choix. Ils ont besoin de leurs économies pour mettre du beurre sur leur pain.

L’argent a plus de valeur pour eux aujourd’hui qu’au moment de leur retraite. Ils ont un avantage à retirer l’argent maintenant.

Xavier O’Halloran, directeur de Super Consumers Australia

Mais le retrait hâtif doit rester une solution de dernier recours. Pas une invitation à faire des folies, comme aux États-Unis. Les planificateurs financiers en voient de toutes les couleurs avec l’assouplissement des règles de retrait du 401(k), un proche cousin de notre REER, dont on peut retirer jusqu’à 100 000 $ sans pénalité, en raison de la COVID-19.

Selon le magazine Forbes, certains ménages utilisent cet argent pour s’acheter un bateau !

Voilà qui prouve que ce genre de politique pose une sérieuse question d’équité. « Les plus aptes à en profiter sont les mieux nantis », explique Patrik Marier, professeur au département de science politique de l’Université Concordia.

Beaucoup de professionnels continuent de travailler de la maison et disposent des ressources nécessaires pour passer à travers le Grand Confinement. « Les plus touchés demeurent les employés des services de restauration, tourisme, hôtel, etc. À la base, ce ne sont pas des individus avec de “gros” REER », rappelle M. Marier.

Le gouvernement, qui a déjà puisé allègrement dans ses coffres, ne doit pas offrir un avantage fiscal qui profitera surtout à des gens qui en ont peu besoin.

« Je crois que cela peut être un outil additionnel de soutien, mais il doit demeurer marginal et très bien ciblé », indique M. Marier.

Alors, pensons-y comme il faut avant d’importer au Canada cette idée de « Down Under ».

Australie

Population : 25 millions d’habitants
PIB : 2012 milliards
PIB par habitant : 75 362$
Déficit en pourcentage du PIB : - 0,49 %
Nombre de cas de COVID-19 : 6612
Nombre de décès : 71