L’ambiance a changé d’un coup sec chez les 18 employés de Fromage au Village, un petit fabricant de fromages artisanaux installé à Lorrainville, en Abitibi-Témiscamingue.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Au début de la semaine, tous s’estimaient chanceux d’avoir encore un boulot dans une industrie essentielle. Mais depuis qu’Ottawa a dévoilé, mercredi, sa Prestation canadienne d’urgence (PCU) de 2000 $ par mois, plusieurs veulent rentrer chez eux.

PHOTO JEAN-FRANÇOIS GIRARD, FOURNIE PAR LA FROMAGERIE AU VILLAGE

Anne Barrette, Hélène Lessard et Christian Barrette, copropriétaires de la Fromagerie au Village, craignent de perdre leurs employés à cause de la nouvelle prestation d’urgence de 2000 $.

« Je me retrouve avec du travail essentiel et pas de travailleurs ! », lance le copropriétaire Christian Barrette.

Le calcul est facile à faire pour un employé de la fromagerie qui travaille par exemple 25 heures par semaine, à environ 15 $ l’heure, ce qui lui fait une paie hebdomadaire de 375 $.

Sa rémunération est inférieure à ce qu’il recevrait à la maison avec la PCU qui donne une somme fixe de 460 $ par semaine.

« Le gouvernement dit que personne ne doit prendre de risque pour sa santé. Alors comment pensez-vous que les employés perçoivent ça ? La fille va s’en aller chez elle. Le jeune va aller gamer chez lui », prédit M. Barrette.

Il n’est pas le seul patron de PME d’un secteur névralgique à nous rapporter que les employés veulent sauter sur le chèque d’urgence plutôt que de se présenter au travail.

Mettons les choses en perspective : la PCU donne l’équivalent de 11,50 $ l’heure pour un travailleur qui fait 40 heures par semaine, 13 $ l’heure pour celui qui travaille 35 heures par semaine et 15 $ l’heure pour 30 heures par semaine.

Comme le salaire minimum est de 12,50 $, la nouvelle prestation risque d’encourager bien des employés dont on ne peut pas se passer à quitter le navire.

Je pense par exemple aux caissières et aux emballeurs dans les épiceries, au personnel d’entretien qui désinfecte les locaux, aux préposés dans les stations-service et, bien sûr, au précieux personnel du domaine de la santé.

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Au lendemain de l’annonce, des préposés aux bénéficiaires avaient déjà calculé qu’ils gagneraient plus d’argent en restant en sécurité à la maison qu’en s’occupant des personnes âgées dans les résidences privées, où ils risquent d’attraper la COVID-19.

« Oui, j’ai des préposés qui quittent le milieu parce qu’ils ne veulent pas être contaminés. Mais c’est minime », m’a confié Michel Lemelin, de la Fédération professionnelle des préposé(e)s aux bénéficiaires du Québec.

Dans les résidences privées, les préposés sont payés entre 12,50 $ et 19 $ l’heure. Du côté public, les salaires oscillent entre 21 $ et 22,75 $ l’heure.

Alors que Québec lance un appel au grand public pour dénicher des bénévoles, il serait vraiment contre-productif que la PCU incite des travailleurs indispensables à démissionner.

« C’est important de dire que l’aide du gouvernement fédéral est temporaire. Les gens ne vont pas recevoir 2000 $ par mois à vie », a nuancé le premier ministre François Legault, lors de son point de presse de jeudi.

Mais il a ajouté du même coup que le gouvernement mène actuellement des discussions avec les syndicats pour rehausser le salaire des préposés.

« C’était vrai avant, c’est encore plus vrai aujourd’hui : il faut augmenter le salaire [des préposés] de plus que l’ensemble des employés du gouvernement », a-t-il dit.

Tant mieux. Espérons que le secteur privé qui paie certains préposés au salaire minimum a entendu le message. En ces temps de crise, ce serait la moindre des choses que ces résidences accordent une prime à leurs employés, comme certaines épiceries qui ont offert un extra de 2 $ l’heure à leurs travailleurs.

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Mais revenons à la prestation d’urgence dont les contours ne sont pas encore parfaitement définis.

Selon la loi, un travailleur n’aura pas droit à la PCU s’il quitte volontairement son emploi.

Mais en même temps, Justin Trudeau a dit que la PCU serait offerte à tous ceux qui ont perdu leur gagne-pain à cause de la pandémie, y compris ceux qui sont malades ou en quarantaine, ceux qui doivent s’occuper de quelqu’un atteint de la COVID-19 ou encore ceux qui doivent s’occuper de leurs enfants à cause de la fermeture des écoles.

Ça fait du monde à la messe !

Pour l’instant, le ministère des Finances n’a pas encore déterminé quelles preuves seront exigées des millions de personnes qui feront une demande de PCU, à partir du 6 avril.

Ottawa a voulu faire vite. Le gouvernement avait le choix entre la précision et la rapidité. Il a mis en place une prestation fixe, disponible au plus grand nombre, afin d’éviter que certains travailleurs tombent entre deux chaises.

Dans l’urgence, ce choix est compréhensible. Mais il mène à toutes sortes d’incongruités.

Ainsi, les gens qui travaillent à temps partiel seront surcompensés pour leur perte de revenus. En fait, les travailleurs ont tous droit à la même somme de 2000 $ par mois, dans la mesure où ils ont touché 5000 $ de revenus en 2019 ou au cours des 12 mois précédant la perte de leur emploi ou de leurs contrats.

Ainsi, un étudiant qui gagnait 500 $ par mois à temps partiel recevra 2000 $, au même titre que son père ou sa mère qui gagnait 5000 $ par mois.

Mais il faut absolument que les travailleurs n’aient obtenu aucun revenu pendant au moins quatorze jours consécutifs compris dans la période de quatre semaines pour laquelle ils demandent la prestation.

Ainsi, un travailleur autonome pourrait perdre ses 2000 $ mensuels en entier, s’il ne fait qu’un tout petit contrat. Forcément, certains risquent de laisser filer de l’ouvrage.