On suppose que la Réserve fédérale américaine a voulu créer une formidable onde de choc et générer un puissant stimulus économique en décrétant, mardi matin, une baisse surprise de 50 points de son taux directeur. La Fed a plutôt commis un geste précipité dont les effets immédiats ont été lamentables pour les marchés boursiers et dont les bienfaits espérés pourraient bien être nuls à moyen terme.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

À l’image du président qui gouverne leur pays – et qui ne se gêne pas pour leur dicter ses ordres –, les autorités monétaires américaines ont décidé de jouer d’audace et de faire preuve de témérité en annonçant prématurément une baisse de 50 points du taux directeur américain, qui a été ramené dans une fourchette de 1,00 % à 1,25 %.

Cette annonce a été faite à l’issue d’une conférence téléphonique des ministres des Finances et des gouverneurs des banques centrales des pays du G7 et à l’ouverture des marchés boursiers nord-américains.

L’idée derrière cette baisse surprise ou l’effet recherché était de bien démontrer qu’il n’est pas question de laisser le coronavirus contaminer indûment l’économie américaine ni infecter davantage l’activité économique mondiale.

PHOTO ERIC BARADAT, AGENCE FRANCE-PRESSE

Jerome Powell, président de la Réserve fédérale américaine, a justifié la précipitation de son geste en disant qu’il avait voulu donner un coup de fouet à l’économie américaine pour lui permettre de mieux faire face au ralentissement appréhendé que provoquera le coronavirus.

Jerome Powell, président de la Réserve fédérale, a justifié la précipitation de son geste en disant qu’il avait voulu donner un coup de fouet à l’économie américaine pour lui permettre de mieux faire face au ralentissement appréhendé que provoquera le coronavirus.

Une explication qui, à sa face même, semble un peu courte. On ne peut juguler un virus ou les effets économiques qu’il pourrait entraîner en augmentant la capacité d’emprunter des investisseurs ou des entreprises.

En quoi une baisse des taux d’intérêt permettra-t-elle à l’économie américaine, à ses entreprises ou à ses travailleurs de mieux faire face à des situations extrêmes comme peuvent l’être la fermeture d’une ville, d’une région ou la capacité d’être correctement approvisionné en biens, services ou produits dont on a besoin ?

L’épidémie de COVID-19 est une crise de santé publique qui a déjà des effets certains sur l’activité économique mondiale, mais qui affectera de façon différente la croissance économique de chacun des pays où elle se déploiera.

On le sait déjà, les impacts économiques négatifs du COVID-19 auront été beaucoup plus importants en Chine qu’ils ne pourront jamais l’être aux États-Unis. Et même si l’épidémie de coronavirus frappait aussi fort l’Amérique du Nord qu’elle a frappé la Chine, en quoi la réduction des taux d’intérêt permettrait-elle de mieux y faire face ?

Une baisse précipitée pour calmer les marchés

Personne n’a été dupe des intentions réelles qui ont motivé la décision surprise de la Réserve fédérale américaine. Si le COVID-19 est la cause de la forte turbulence boursière des deux dernières semaines, la baisse des taux d’intérêt visait essentiellement à calmer la virulence de la tempête qui a fortement ébranlé les marchés la semaine dernière.

Paradoxalement ou symptomatiquement, l’annonce de la réduction des taux d’intérêt a mis abruptement fin au mouvement de reprise des cours boursiers qui s’était amorcé lundi.

Après avoir encaissé des reculs de plus de 12 % en l’espace d’une semaine, les Bourses américaines ont repris du tonus après la pause salutaire du week-end dernier. À lui seul, le Dow Jones a réussi à récupérer 5 % de valeur au cours de la seule journée de lundi.

On aurait pu penser que ce début de ralliement gagnerait encore un peu de traction mardi matin, mais rapidement, l’annonce de la baisse inattendue des taux d’intérêt a mis brutalement fin à la brève embellie boursière de lundi.

Le Dow Jones, qui gagnait 1 % de valeur en début de séance, s’est remis à piquer du nez avec la même amplitude que la semaine dernière, perdant presque 1000 points avant de se stabiliser avec un recul de 785 points et cumulant une baisse de 2,9 %. Même chose pour le S&P 500 et le NASDAQ, qui ont enregistré des chutes de 3 %.

Notre TSX, qui avait réalisé lundi sa meilleure performance quotidienne depuis décembre 2018, a finalement dû retraiter de 129 points et retrancher 0,78 % de valeur.

La baisse surprise du taux directeur américain n’a pas seulement affecté les marchés boursiers. Son impact s’est également répercuté sur le marché obligataire où, pour la première fois de son histoire, le rendement sur les obligations de 10 ans a chuté sous les 1 %.

À huit mois exactement de la prochaine présidentielle américaine, Donald Trump souhaitait rapidement mettre un terme à la correction boursière qui s’est mise en place la semaine dernière et, comme à l’habitude, il a fait pression pour que la banque centrale agisse.

Dans la tête de Trump, cette baisse des taux d’intérêt n’était pas une réponse à la crise du coronavirus, mais bien une nouvelle tentative de doper les marchés comme il l’a fait avec sa réforme fiscale de 2017 et comme il a réussi à le faire avec les récentes baisses de taux.

Trump veut des marchés boursiers en hausse pour assurer sa réélection. Mais à trop pousser sa chance, il est en train de provoquer le contraire.